The Swedish Parrot: Recent Episodes

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On devrait toujours être légèrement improbable. - Oscar Wilde

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Elizabeth SiddalLe vampire de HighgateLa Flamme Préraphaélite : Elizabeth SiddalDans le Londres brumeux du XIXe siècle, une étoile rousse allait enflammer l’imagination des plus grands artistes de son époque. Elizabeth Siddal naquit le 25 juillet 1829, destinée à devenir bien plus qu’un simple visage immortalisé sur toile.

Sa passion pour la poésie s’éveilla de la façon la plus romantique qui soit : en découvrant par hasard des vers de Tennyson sur un vulgaire bout de papier journal enveloppant une motte de beurre. Cette rencontre fortuite avec la beauté cachée dans le banal deviendrait la parfaite métaphore de sa propre existence.

Le destin frappa à sa porte sous les traits de Walter Howell Deverell. L’artiste, hypnotisé par la beauté flamboyante de cette vendeuse de chapeaux, s’empressa de partager sa trouvaille avec ses compagnons préraphaélites. À cette époque, Lizzie s’épuisait dans une boutique de modiste, ses doigts délicats travaillant sans relâche dans des conditions éreintantes. Contre l’avis d’une société victorienne rigide, où poser comme modèle frôlait le scandale, sa mère l’encouragea à saisir cette chance d’échapper à sa condition.

Le mouvement préraphaélite, né en 1848 de l’imagination rebelle de Millais, Rossetti et Hunt, cherchait à ressusciter l’art d’avant Raphaël, avec ses couleurs vibrantes et sa pureté presque mystique. Lizzie, avec sa longue chevelure cuivrée et son teint d’albâtre, incarnait parfaitement leur idéal de beauté éthérée et se destinait à devenir une stunner, un canon de beauté.

C’est en posant pour Ophelia de Millais que Lizzie connut simultanément la gloire et les prémices de sa déchéance. Immergée pendant des heures dans une baignoire à peine tiédie par quelques lampes à huile, elle flottait, telle l’héroïne shakespearienne, entourée de fleurs. Lorsque les flammes vacillantes s’éteignirent, l’eau se transforma en piège glacial. La pneumonie qui s’ensuivit l’introduisit au laudanum, cette teinture d’opium qui deviendrait à la fois son réconfort et son poison.

Le tableau de Millais représente Ophélie, la secrète amante d’Hamlet dont le père, Polonius, fut exécuté par le héros shakespearien et dont la santé mentale vacilla après ce meurtre. Elle finit folle et noyée. Ce tableau saisissant qui précipita également Siddal vers la tombe est un archétype de la femme à la fois idéale, idéalisée et réifiée. Son corps laissé à l’abandon, les lèvres mi-closes, les mains ouvertes vers le ciel, peut être vu comme l’objet de désir à la fois idéal et soumis, puisque sans vie, sans résistance.

Dante Gabriel Rossetti, jaloux de l’attention que ses confrères portaient à cette créature fascinante, l’invita dans son studio. Sous son pinceau amoureux, Lizzie se métamorphosa en icône de féminité idéale – un mélange enivrant de beauté, d’intelligence et de spiritualité.

Leur liaison professionnelle se mua en passion dévorante mais tumultueuse. Pendant près d’une décennie, ils restèrent fiancés sans jamais concrétiser leur union. Rossetti, prisonnier des conventions sociales et craignant le courroux de sa noble famille, repoussait sans cesse l’échéance. Pendant qu’il succombait aux charmes d’autres femmes, Lizzie sombrait chaque jour davantage dans les bras chimiques du laudanum.

Malgré cette relation orageuse, Lizzie transcenda son statut de muse pour devenir créatrice à part entière. Sous la tutelle de Rossetti, elle développa un talent remarquable pour la peinture et la poésie. Le célèbre critique John Ruskin la qualifia de “génie”, saluant son accomplissement unique en tant que seule femme exposée à l’exposition préraphaélite de 1857.

À Sheffield, où elle s’installa pour poursuivre son art, Lizzie continuait de créer, même alors que son corps fragile commençait à l’abandonner.

En 1860, la santé de Lizzie déclina précipitamment. Apprenant son état alarmant, Rossetti l’épousa enfin, mais la jeune femme était si affaiblie qu’elle dut être portée jusqu’à l’autel. L’année suivante, une fausse couche la plongea dans les abîmes de la dépression. Quelques mois plus tard, enceinte à nouveau, elle commit l’irréparable.

Le 11 février 1862, Rossetti découvrit le corps inanimé de sa muse et épouse, une bouteille vide de laudanum à ses côtés. Pour lui épargner l’humiliation d’un enterrement hors terre consacrée – sort réservé aux suicidés – il fit disparaître toute preuve de son geste désespéré. Plutôt qu’un suicide, il faut plutôt imaginer que ce fut une overdose accidentelle, que les mauvaises langues auraient tôt fait de maquiller en suicide.

Dans un ultime acte d’amour déchirant, il plaça un recueil de ses propres poèmes manuscrits dans le cercueil de Lizzie, enveloppé dans sa belle chevelure rousse. Sept ans plus tard, rongé par le remords et la folie naissante (et certainement aussi par l’appât du gain, car il connût à ce moment-là plusieurs revers de fortune), il fit exhumer le précieux recueil, certainement sous la pression de Charles Augustus Howell, un ami assez peu scrupuleux qui faisait office d’agent artistique. La légende raconte que le corps de la belle rousse était miraculeusement préservé, sa flamboyante chevelure ayant continué de croître jusqu’à remplir le cercueil – comme si, même dans la mort, sa beauté refusait de s’éteindre. C’est du moins ce que fit croire Howell qui était seul présent lors de l’exhumation, Rossetti étant trop rongé par le remors pour y assister.

Elizabeth Siddal, bien plus qu’une simple muse, reste l’incarnation de la flamme préraphaélite – brûlante d’intensité, consumée trop vite, mais dont l’éclat continue d’illuminer l’histoire de l’art plus d’un siècle et demi après sa disparition.

Il est dit que le cimetière de Highgate où elle est enterrée serait hanté par le fantôme d’une grande femme rousse au regard éthéré.

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Café du matin#13Saint-Denis BasiliqueSaint-Denis. Un air de revenez‑y. Je n’ai pas mis les pieds ici depuis une éternité, certainement depuis que je faisais mes études à l’université. J’avais oublié à quel point la station de métro Basilique était étriquée et le quai peu large. L’embouteillage pour sortir, tout le monde se dirigeant vers l’escalator qui a du mal à absorber le flux. Un avant-goût de ce joyeux bordel qui m’attend dehors. A peine sorti de la station du métro, je suis assailli par une dizaine de vendeurs de cigarettes de contrefaçon qui tentent d’écluser leur cargaison en toute impunité…

Le bâtiment où je dois me rendre se trouve juste en face, je n’ai même pas besoin de chercher trop longtemps. Je viens ici pour qu’on me sauve la vie. J’ai besoin que quelqu’un me gifle le visage, me tire du marasme dans lequel je suis et qui va finir par me faire crever si je ne fais rien.

Lorsque je sonne et que je m’annonce, une voix que j’estime être assez jeune me dit “Oui Monsieur, montez, je vous attends !!”. En sortant de l’ascenseur, j’arrive dans une longue coursive éclairée par la lumière froide des néons et je ne sais même pas où je vais. Une porte s’ouvre, un homme en sort et je suis comme happé à l’intérieur de l’appartement, une main attrape la mienne et je la serre sans même prendre le temps de regarder le visage de la personne qu’il y a au bout de cette main.

Un chien dort dans un panier derrière la femme, il ronfle. Moi aussi je veux être un chien qui dort dans un panier derrière une femme qui écoute les gens parler derrière son bureau, et moi aussi je veux ronfler sans que personne ne s’adresse à moi. En fait, je ne veux plus qu’on m’emmerde, je veux être tranquille, qu’on ne m’adresse plus la parole, et ronfler dans un panier. A la rigueur que de temps en temps on me grattouille derrière l’oreille, mais pas plus que ça.

Je suis venu ici pour qu’on me sauve la vie, qu’on me dise quoi faire. Alors je raconte mon histoire mais la femme n’écoute pas tout, elle me ramène sans arrêt à la réalité alors que moi je suis en train de me perdre dans des circonvolutions absurdes, qui ne font pas sens pour elle. Elle a raison, je ne dois pas m’encombrer de penser aux détails, au ressenti, à une opinion qui ne peut être que biaisée par l’état de santé mentale dans lequel je me trouve.

J’ai peut-être failli mourir il y a quelques semaines, j’ai été au plus mal, au fond du trou. A présent, il faut que je remonte. Lorsqu’on est au fond du trou, on ne peut sortir que par le haut. Ou rester au fond. Je joue ma vie sur ce rendez-vous.

Je ne reste pas plus de quinze minutes dans le bureau, j’ai l’impression que ça n’a duré que le temps d’un éclair, mais tout était sous mes yeux, et je n’ai même pas payé quoi que ce soit. Il ne fallait qu’une seule chose, c’est qu’on m’ouvre les yeux, qu’on me dise quoi faire, parce que seul, j’en étais tout simplement incapable.

Lorsque je sors du bâtiment, je me dirige presque mécaniquement vers la librairie qui se trouve en face. Je la connais cette librairie, j’y suis déjà allé il y a quelques années. Avec Manu. Sur un des présentoirs, je tombe sur une édition récente des Mythologies de Barthes. Il était là, sous mes yeux, alors que je ne retrouvais plus mon exemplaire depuis des années. Et il est là, juste là. La fin d’une parabole.

Je finis par retrouver le chemin de la maison en m’étant perdu volontairement dans la ville, sous un ciel chargé de grisaille, parmi une foule dense, avec quelques euros en poche, les seuls qui me restent pour finir le mois. Juste de quoi prendre un ticket pour prendre le train. Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais ce qui est certain, c’est qu’il y a des choses qui vont changer.

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ChroniqueDu neuvième moisLe neuvième moisCeci n’est pas une histoire comme une autre. C’est l’histoire d’une expérience nouvelle pour moi, un nouveau paradigme, une plongée à moitié immersive dans quelque chose que je connais déjà et dont je ne n’ai jamais eu l’expérience intime. Neuvième mois du calendrier de l’hégire, Ramadan (رَمَضَان) est le mois sacré par excellence pour tous les Musulmans du monde.

1er jourNous sommes le premier jour du mois de mars et c’est un peu par hasard que je me retrouve à jeûner, n’ayant pas vraiment anticipé que ça arrivait là, ce samedi matin. Ce n’est pas vraiment comme Noël, parce qu’on sait que ça arrive forcément tous les vingt-cinq décembre. Là, c’est forcément un peu différent. Alors je me lève à 5h30 pour déjeuner (et là, je me rends compte que toute la puissance de l’étymologie tient à peu de chose), pour boire un café fort, quelques tranches de pomme et d’orange, et des tranches de pain que j’ai tartiné de beurre et de confiture d’orange. Pour un peu, j’avais presque l’impression de prendre un petit-déjeuner anglais, il ne manquait plus que le parfum d’un Earl Grey corsé.

Je me suis recouché rapidement. Non pas parce que j’étais fatigué ou que je voulais dormir, mais ma première angoisse était simplement de me poser la question de savoir comment j’allais pouvoir tenir toute la journée sans manger alors qu’en réalité, c’est quelque chose que j’ai déjà éprouvé plusieurs fois, et jusqu’à preuve du contraire, je n’en suis pas mort. Au final, je n’ai pu dormir que trois heures de plus, après quoi j’ai fini par tuer le temps en lisant à la lumière du soleil qui transperçait la pièce à coup de rayons au travers des volets. Aucune urgence, aucune précipitation.

Je suis sorti dans l’air frais de cette belle journée ensoleillée pour aller faire quelques courses. L’impression qu’une certaine effervescence se diffusait un peu partout, comme un jour de fête, ou plutôt de préparation de fête. Dehors, des odeurs de pois cassé en train de mijoter, d’épices, odeurs de légumes mijotés et de piments frits à l’huile. Au final, vu le temps que j’ai passé à faire les courses, je n’ai même pas eu le temps de penser à ce qui se passait dans mon estomac. Et sincèrement, je n’ai même pas eu de tentation, ou même de coup de barre qui m’aurait imposé de devoir dormir un peu. A part le ventre qui gargouille, rien de bien terrible au final.

Au premier jour…

Ô Allah, fais que mon jeûne soit, en ce mois-ci, accepté comme le jeûne de ceux dont le jeûne est acceptable pour Toi, que mes actes d’adoration soient acceptés comme les actes accomplis par les bons adorateurs. Réveille-moi, en ce mois-ci, du sommeil des oublieux, pardonne-moi, en ce mois-ci, mes péchés, Ô Seigneur de l’univers et amnistie-moi, Ô Pardonneur des malfaiteurs.
دعاء اليوم الاوّل: اَللّـهُمَّ اجْعَلْ صِيامي فيهِ صِيامَ الصّائِمينَ، وَقِيامي فيهِ قيامَ الْقائِمينَ، وَنَبِّهْني فيهِ عَنْ نَوْمَةِ الْغافِلينَ، وَهَبْ لى جُرْمي فيهِ يا اِلـهَ الْعالَمينَ، وَاعْفُ عَنّي يا عافِياً عَنْ الُْمجْرِمينَ.

2ème jourLes délices d’un bon repas vespéral me font l’effet d’une bombe de douceur après cette journée passée sans rien avaler. C’est étrange à quel point la privation donne rapidement l’impression d’un manque à combler. Une exemple tout bête, c’est le fait de rien avoir dans la bouche, et je ne parle même pas de manger, je dis simplement mettre quelque chose dans ma bouche pour se l’occuper. Très rapidement pendant la journée d’hier, je me suis retrouvé avec cette envie de porter à ma bouche le goulot d’une bouteille d’eau ou n’importe quoi qui se mange, et au dernier moment, à chaque fois, j’avais comme un moment de lucidité qui me ramenait à la réalité.

On ne sait plus trop si stratégiquement, il faut se coucher tard pour dormir peu et se recoucher après le petit déjeuner pour dormir plus et faire passer la journée vite ou alors se coucher tôt après le repas du soir pour ne pas être fatigué lorsqu’il faut se lever tôt avant le lever du soleil. Je ne suis pas encore vraiment très au clair sur la marche à suivre.

En réalité, cette question se pose quand on ne travaille pas et pour le coup, c’est plutôt pas mal de commencer un jeûne le week-end.

Pour demain, par contre, je pense qu’il va falloir que je me couche un peu tôt, parce que je ne suis pas certain de pouvoir me rendormir après avoir déjeuné. On ajustera en fonction.

Toutes ces questions, pour les habitués, sont réglées depuis bien longtemps et la seule chose qui paraît compliquée, c’est lorsque le mois de Ramadan tombe pendant les mois d’été, avec des jours qui deviennent de plus long au fur et à mesure qu’on va vers le nord.

Je me suis levé vers 5h30 et j’ai eu la désagréable sensation de manger mon petit-déjeuner avec un chronomètre devant les yeux pour ne pas être en retard, être certain d’avoir terminé tout ce que je souhaitais ingurgiter (parce que là, on ne va pas se mentir, on n’est pas vraiment dans le plaisir, mais bien plutôt dans le remplissage en un temps imparti), et finir par me laver les dents afin que les éventuels restes de nourriture collés contre l’émail ou dans un pernicieux endroit ne viennent à se détacher et à finir leur course dans l’estomac après que le soleil soit levé.

J’ai tout de même l’impression que la stricte observance relève presque plus de l’obsession généralisée plutôt que d’une certaine souplesse. A l’intérieur du cadre, il n’existe aucune possibilité de déroger à la règle.

Le problème c’est tout ce café et cette eau que je dois boire avant de me recoucher. Ce matin, j’ai couru deux fois aux toilettes avant de me lever avec une envie terrible de pisser. Ce sont aussi ces réveils intempestifs liés à l’activité abondante de ma vessie qui me font faire des rêves étranges. Moi qui ai tendance à ne pas trop me souvenir de mes rêves, ces deux derniers matins ont été, eux aussi, d’une activité assez rythmée, pour ne pas dire frénétique.

Je ne pourrai pas réfléchir au sens profond de tout ceci, à toute la signification intrinsèque de cette pratique qui remonte au VIIè siècle de notre ère et qui semble profondément éloignée de tout notre champ culturel occidental.

En réalité, j’ai l’impression de subir les choses pour l’instant, parce que je ne comprends pas tout. Mais hors de question de subir sans tenter de comprendre

Je cherche la douceur dans tout cela, rien d’autre.

Au deuxième jour…

Ô Allah, rapproche-moi, durant ce mois, de Ta satisfaction et éloigne-moi de Ta colère et de Ta Vengeance. Amène-moi à réciter Tes Versets par Ta miséricorde, Ô le plus Miséricordieux des Miséricordieux.

اليوم الثّاني: اَللّـهُمَّ قَرِّبْني فيهِ اِلى مَرْضاتِكَ، وَجَنِّبْني فيهِ مِنْ سَخَطِكَ وَنَقِماتِكَ، وَوَفِّقْني فيهِ لِقِرآءَةِ ايـاتِكَ بِرَحْمَتِكَ يا اَرْحَمَ الرّاحِمينَ.

3ème jourHier, une belle journée, un dimanche ensoleillé et un peu frais, à Belleville, pour le carnaval dans une ambiance survoltée de percussions aériennes, pendant laquelle au final, je n’ai pensé à rien d’autre qu’à l’instant présent.

Des enfants déguisés et joyeux, un air frais sentant bon le pain cuit, des pâtisseries douces, des gens heureux, heureux d’être là, heureux de vivre, heureux tout court.

J’ai passé aujourd’hui ma première au travail sans déjeuner. A part une petite gêne en fin de matinée, une légère nausée, je n’ai ressenti aucun manque.

Ambiance de fin de journée ensoleillée qui me fait penser à la lumière d’Istanbul.

Au troisième jour…

Ô Allah, pourvois-moi, en ce mois-ci, de la sagesse et de la conscience. Eloigne-moi, en ce mois-ci, de l’ignorance et de la prétention. Accorde-moi, en ce mois-ci, une part de toutes les bénédictions que Tu pourvois; Ô le plus Généreux des généreux.

اليوم الثّالث: اَللّـهُمَّ ارْزُقْني فيهِ الذِّهْنَ وَالتَّنْبيهَ، وَباعِدْني فيهِ مِنَ السَّفاهَةِ وَالَّتمْويهِ، وَاجْعَلْ لى نَصيباً مِنْ كُلِّ خَيْر تُنْزِلُ فيهِ، بِجُودِكَ يا اَجْوَدَ الاَْجْوَدينَ

4ème jourL’avantage de ne pas déjeuner le midi, c’est qu’on évite le petit coma postprandial, ce qui m’amène à penser fortement que c’est le cerveau qui commande l’estomac. La réaction en chaîne ne se produit pas et passées les sensations désagréables de manifestations physiques de la faim, comme les contractions de l’estomac et les gargouillis, c’est quelque chose qui se gère parfaitement.

Au quatrième jour…

Au Nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux. Ô Allah, donne-moi la force d’observer Tes ordres, en ce mois-ci. Fais-moi apprécier, en ce mois-ci, Ton invocation. Encourage-moi, par Ta Générosité, à Te remercier, en ce mois-ci. Gardes-moi, en ce mois-ci, sous Ta protection et sous Ton Voile ; Ô Toi, le plus Perspicace des voyants.

اليوم الرّابع: اَللّـهُمَّ قَوِّني فيهِ عَلى اِقامَةِ اَمْرِكَ، وَاَذِقْني فيهِ حَلاوَةَ ذِكْرِكَ، وَاَوْزِعْني فيهِ لاَِداءِ شُكْرِكَ بِكَرَمِكَ، وَاحْفَظْني فيهِ بِحِفْظِكَ وَسَتْرِكَ، يا اَبْصَرَ النّاظِرينَ

5ème jourTandis que le monde est en train de basculer, tandis que nous commençons à avoir peur de ce que demain peut engendrer, tandis que la menace ne vient plus seulement de l’est mais également d’Outre-Atlantique, la chaîne Télévision tunisienne 1, chaîne publique principale en Tunisie et organe politique à peine masqué mettant en scène un président omnipotent, omniprésent, théâtralisé dans une posture moralisatrice à son bureau, les mains posées sur son sous-main et dictant la marche à suivre à son premier ministre qui l’écoute parler sans ciller, l’air pénétré, le tout dans un arabe classique dont chaque mot semble pesé, et peser, déverse son journal en ne parlant que du pays avant tout. Pourquoi pas. Un jour, le reportage d’entrée parle des prix sur les marchés qui flambent en cette période de ramadan. On trouve de tout, mais tout est cher. Le lendemain, le président parcourt les étals du marché en serrant des louches, vient sermonner les commerçants des prix trop chers pratiqués, et rassure le tout-venant en leur faisant comprendre qu’il va changer tout ça. Belle orchestration. La deuxième partie du journal montre en boucle des images d’un Gaza ravagé, en ruines, et pas un mot, ou quelques miettes jetées sur Trump et ces nouvelles que l’on trouve chaque matin dans nos fils d’actualité.

Je salue au passage les abrutis qui, aveuglés par je-ne-sais quelle idéologie, au lendemain du résultat des élections américaines, saluaient de concert le départ de Biden et la fin du wokisme. Rira bien…

Au cinquième jour…

Ô Allah, place-moi durant ce mois parmi ceux qui se repentent, fais de moi, durant ce mois, un de Tes bons serviteurs assidus et fais de moi, durant ce mois, un de Tes adorateurs dévots, par Ta Compassion, Ô le Plus Miséricordieux des miséricordieux.

اليوم الخامس: اَللّـهُمَّ اجْعَلْني فيهِ مِنْ الْمُسْتَغْفِرينَ، وَاجْعَلْني فيهِ مِنْ عِبادِكَ الصّالِحينَ اْلقانِتينَ، وَاجْعَلني فيهِ مِنْ اَوْلِيائِكَ الْمُقَرَّبينَ، بِرَأْفَتِكَ يا اَرْحَمَ الرّاحِمينَ

6ème jourAu sixième jour, je ne ressens plus la faim. La soif, c’est autre chose, mais en cette période encore hivernale, les jours ne sont pas trop longs, même si le soleil fait son apparition discrète et que les températures demeurent clémentes pour un début mars.

La faim passe en dernier plan à partir du moment où l’esprit est occupé. La pause déjeuner passe rapidement lorsqu’elle est remplie par une promenade au grand air ou par la lecture de quelques lignes dans le silence de mon grand bureau.

Il n’y a que de la douceur dans mon espace intérieur, du bien-être et de la grâce. De la douceur que je n’estime être due qu’à moi-même, à ce que je suis capable de me dire pour ne plus sombrer comme ces dernières semaines, qui ont été difficiles et desquelles j’ai eu du mal à m’extirper. Mais à présent, il n’y a que l’avenir, des belles journées qui se succèdent et surtout, l’envie de vivre pleinement chaque instant.

Le temps libre n’est au final que le temps qu’on veut bien se consacrer à soi-même et aux autres. C’est une leçon que j’essaie de retenir chaque jour.

Mercredi, j’ai dû me rendre à Paris pour des raisons professionnelles ; c’était l’occasion pour moi de renouer avec le voyage, des petites excursions hors du temps normal, des incursions en moi. Pendant cette parenthèse un peu décentrée, je me suis payé le luxe de visiter une librairie un peu à part, une librairie indépendante situé Boulevard du Montparnasse, qui vue de dehors semble poussiéreuse, un peu bordélique, pas très engageante mais qui au final détonne avec l’aspect policé et trop propret d’autres librairies qu’on peut trouver, notamment rue Raspail.

Je suis entré dans un monde étonnant, spécialisé en sciences humaines. Il ne m’en fallait pas plus pour me perdre d’emblée dans ses rayons foisonnants, où les livres sont posés en dépit du bon sens, sans classement alphabétique, et c’est tant mieux. Tout invite à la flânerie et à la rêverie dans les mondes imaginaires des quatrième de couv’ aux incipits et résumés enjôleurs.

Qui sait ce qui s’y est passé ? Ce qui se passe chez Tschann reste chez Tschann…

Au sixième jour…

Ô Allah, ne m’abandonne pas, durant ce mois-ci, alors que je suis confronté à mes péchés. Ne me frappe pas, durant ce mois-ci, avec les fouets de Ta Vengeance. Mets-moi à l’abri des motifs de Ton courroux. Je fais appel à Ta Faveur et à Ton Secours, Ô Sommet du désir des désireux.

اليوم السّادس: اَللّـهُمَّ لا تَخْذُلْني فيهِ لِتَعَرُّضِ مَعْصِيَتِكَ، وَلاتَضْرِبْني بِسِياطِ نَقِمَتِكَ، وَزَحْزِحْني فيهِ مِنْ مُوجِباتِ سَخَطِكَ، بِمَنِّكَ وَاَياديكَ يا مُنْتَهى رَغْبَةِ الرّاغِبينَ

7ème jourAu mitan du mois de janvier, je suis tombé malade. Une vilaine grippe qui m’a mis par terre pendant quelques jours et de laquelle j’ai eu du mal à me remettre. Pour le coup, c’était la première fois de ma vie que j’attrapais cette saleté, si je mets de côté les deux COVID-19, qui, parce que j’étais vacciné, ne m’ont finalement pas fait plus de mal qu’un léger accès de fièvre et ont éteint ma voix pendant quelques semaines. Mais cette fois-ci c’était autre chose.

J’ai vécu de méchantes fièvres qui m’ont enfermé dans un silence de mort, vivant chaque poussée comme un pas de plus vers l’abîme. Était-ce l’effet de la fièvre ? Était-ce une conscience relative de ce qui m’arrivait ? Toujours est-il que je n’en voyais pas le bout et que je me suis posé à un moment la question de savoir si je n’allais pas finir par y laisser ma peau. J’ai eu la sensation d’être frôlé par un souffle froid qui pouvait m’emporter. Alors, bien évidemment, je suis un garçon, je risque de mourir au moindre petit rhume, mais je suis en général assez pugnace lorsque le mal me ronge. Mais cette fois-ci, j’ai réellement vécu quelque chose de différent et d’assez terrible au final.

Pendant ces nuits et ces jours de douleur pendant lesquelles je n’exprimais aucune envie de manger quoi que ce soit et qui au final m’amaigriront d’une demi-dizaine de kilos, j’étais bercé par les chansons interminables de l’Astre d’Orient, Oum Kalthoum.

Au septième jour…

Ô Allah, aide-moi, en ce mois-ci, à en observer le jeûne et à en accomplir les actes de piété. Évite-moi, durant ce mois, les erreurs et les péchés. Pourvois-moi, en ce mois-ci, de la faveur de T’invoquer et de Te remercier continuellement, par Ton concours, Ô Guide des égarés.

ليوم السّابع: اَللّـهُمَّ اَعِنّي فِيهِ عَلى صِيامِهِ وَقِيامِهِ، وَجَنِّبْني فيهِ مِنْ هَفَواتِهِ وَآثامِهِ، وَارْزُقْني فيهِ ذِكْرَكَ بِدَوامِهِ، بِتَوْفيقِكَ يا هادِيَ الْمُضِلّينَ

8ème jourLa température monte jusqu’à 19,5°C ce samedi alors que nous ne sommes que dans les premiers jours du mois de mars. L’air sent le printemps, tout est doux, ressemble à une renaissance. Il est temps de commencer à sortir un peu.

Aujourd’hui, étrangement, c’est la première fois que j’éprouve un certain manque du fait de ne pas pouvoir manger à n’importe quel moment. Je mets ça sur le fait que c’est le week-end et que je ne me sens pas super actif. En même temps, pas besoin d’être actif.

Le grand paradoxe de cette période, c’est que pendant ce moment qui transforme chaque soirée en repas de fête, on n’attend au final qu’une seule chose, c’est que le soleil qui parfois nous manque, se couche.

On se lève à la fin de la nuit pour manger dans un temps imparti et on se recouche avant que le soleil ne se lève ; une manière de se reconnecter avec les mécanismes naturels du temps qui passe. Tout mon rapport au temps s’en trouve complètement chamboulé.

Au huitième jour…

Ô Allah, pourvois-moi, en ce mois-ci, de la faveur d’être bon envers les orphelins, généreux envers les affamés, répandeur de la paix et compagnon des vertueux, par Ta bienveillance, Ô Refuge de ceux qui espèrent.
اليوم الثّامن:اَللّـهُمَّ ارْزُقْني فيهِ رَحْمَةَ الاَْيْتامِ، وَاِطْعامَ اَلطَّعامِ، وَاِفْشاءَ السَّلامِ، وَصُحْبَةَ الْكِرامِ، بِطَولِكَ يا مَلْجَاَ الاْمِلينَ

9ème jourIl n’y a rien à dire de cette journée. Il n’y a rien à en tirer, c’est comme si depuis ce matin, ça ne voulait pas. Et quand ça ne veut pas, ça ne veut pas…

Alors autant se taire et persister à ne rien dire.

Au neuvième jour…

Ô Allah, Réserve-moi, en ce mois-ci, une part de Ta Grande Miséricorde. Guide-moi, en ce mois-ci, vers Tes preuves éclatantes et conduis-moi, en ce mois-ci, vers Ta pleine Satisfaction, par Ton amour, Ô Espoir des désireux.

اليوم التّاسع: اَللّـهُمَّ اجْعَلْ لي فيهِ نَصيباً مِنْ رَحْمَتِكَ الْواسِعَةِ، وَاهْدِني فيهِ لِبَراهينِكَ السّاطِعَةِ، وَخُذْ بِناصِيَتي اِلى مَرْضاتِكَ الْجامِعَةِ، بِمَحَبَّتِكَ يا اَمَلَ الْمُشْتاقينَ

10ème jourRetour au travail après un week-end un peu mouvementé. Il va désormais falloir envisager une nouvelle semaine d’une période dont j’ai l’impression de ne pas voir le bout.

Et pour le coup, je me pose quand-même la question du sens de tout ceci. Le sens, je le connais, je le sais et je l’admets. Je peux même dire que je m’y plie volontiers.

Je dois avouer que je pense à énormément de choses. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de ma grand-mère qui aurait eu 99 ans cette année, si elle n’était pas partie le 10 avril 2020.

J’avais fait une promesse à une personne. Ou plutôt, je lui avais dit que j’aimerais bien faire quelque chose. Et je ne l’ai pas fait. Comme beaucoup de choses dans ma vie, des promesses non tenues, des retards à l’allumage, des malentendus, des incompréhensions. Tout ceci doit rester derrière moi et ne plus m’encombrer.

Il paraît que je refoule énormément.

Au dixième jour…

Ô Allah, fais que je sois, en ce mois-ci, parmi qui se confient totalement à Toi, fais que je sois parmi ceux qui gagnent Ton estime, fais que je sois parmi ceux qui sont proches de Toi, par Ta Bienfaisance, Ô Refuge final des solliciteurs.

اليوم العاشر: اَللّـهُمَّ اجْعَلْني فيهِ مِنَ الْمُتَوَكِّلينَ عَلَيْكَ، وَاجْعَلْني فيهِ مِنَ الْفائِزينَ لَدَيْكَ، وَاجْعَلْني فيهِ مِنَ الْمُقَرَّبينَ اِلَيْكَ، بِاِحْسانِكَ يا غايَةَ الطّالِبينَ

11ème jourQuelle journée ! Une journée qui ressemble à une nuit blanche sous ecstasy, intense et sans temps mort.

Je commence à explorer des zones que je ne devrais pas explorer, me poser des questions que je n’ai pas le droit de poser, car la foi impose de ne pas poser de questions, et de ne pas s’en poser à soi-même. Ou plutôt, de ne pas questionner tout court. Si on croit, alors on sait, et ça ne va pas tellement plus loin. Mais, je suis comme ça, je ne peux faire autrement, ce qui fait de moi un sale gosse, impertinent et parfois grossier. C’est le cadet de mes soucis.

Alors moi, je me suis intéressé à la Ka’aba. Ben oui, c’est tout de même le centre d’un monde… et la vénération de ce truc-là est tout de même bourrée d’incohérences. Mais chut…

Au onzième jour…

Ô Allah, fais-moi aimer, en ce mois-ci, les bonnes actions, fais-moi détester, en ce mois-ci, la transgression et la désobéissance. Épargne-moi, en ce mois-ci, Ton courroux et les Feux, par Ton pouvoir, Ô Secours de ceux qui crient au secours.

ليوم الحادي عشر: اَللّـهُمَّ حَبِّبْ اِلَيَّ فيهِ الاِْحْسانَ، وَكَرِّهْ اِلَيَّ فيهِ الْفُسُوقَ وَالْعِصْيانَ، وَحَرِّمْ عَلَيَّ فيهِ السَّخَطَ وَالنّيرانَ بِعَوْنِكَ يا غِياثَ الْمُسْتَغيثينَ

12ème jourIl se passe quelque chose d’étrange et d’inquiétant au travail. Je ne sais pas vraiment comment interpréter ce qui se passe.

Tout ce que je sais, c’est que je traverse ces journées avec la sensation d’être dans un train qui ne s’arrête à aucune gare. La valise se remplit, le départ est imminent, mais ces journées passent à une vitesse incroyable.

La sensation de faim est le cadet de mes soucis, et je me sens revitalisé par les annonces de ces derniers jours, pas toutes, parce ce qu’elles ne sont pas forcément joyeuses.

Au douzième jour…

Ô Allah, orne-moi, en ce mois-ci, de la discrétion et de la chasteté; enveloppe-moi, en ce mois-ci, de l’habit de la satisfaction et de la suffisance; fais-moi porter, en ce mois-ci, à la justice et à l’équité; rassure-moi en ce mois-ci de tout ce dont j’ai peur, par Ta protection, Ô Refuge de ceux qui ont peur.

ليوم الثّاني عشر: اَللّـهُمَّ زَيِّنّي فيهِ بِالسِّتْرِ وَالْعَفافِ، وَاسْتُرْني فيهِ بِلِباسِ الْقُنُوعِ وَالْكَفافِ، وَاحْمِلْني فيهِ عَلَى الْعَدْلِ وَالاِْنْصافِ، وَآمِنّي فيهِ مِنْ كُلِّ ما اَخافُ، بِعِصْمَتِكَ يا عِصْمَةَ الْخائِفينَ

13ème jourUne journée pleine de réunions. Tout s’enchaîne, rien n’est cohérent, je baigne dans un sentiment d’efficacité personnelle. Mes rêves matinaux me questionnent, m’interrogent sur leur sens, sur leurs implications ; j’ai passé vingt bonnes minutes ce matin à y penser en allant au travail, n’écoutant la radio que d’une oreille distraite, et puis tout a été balayé par le ressac des minutes qui passent.

J’ai la sensation que ce jeûne n’est une contrainte pour personne. Au contraire, ça semble plutôt être un moment de joie, ce que de prime abord j’ai un peu de mal à admettre. La contrainte physique et surtout mentale que l’on s’impose est visiblement vécue comme une sorte de récompense, ou plutôt de don, de don de soi et de partage. A moins que je ne me trompe complètement et que ce ne soit simplement une forme de mensonge, quelque chose de l’ordre de l’hypocrisie. Je pose simplement la question, sans a priori.

Au treizième jour…

Ô Allah, lave-moi, en ce mois-ci, de toutes impuretés et de toutes pratiques impures; donne-moi la force, en ce mois-ci, de supporter toutes les manifestations des destins; guide-moi, en ce mois-ci, vers la piété et la compagnie des véridiques, par Ton Soutient. Ô Prunelle de l’œil des indigents.

اليوم الثّالث عشر: اَللّـهُمَّ طَهِّرْني فيهِ مِنَ الدَّنَسِ وَالاَْقْذارِ، وَصَبِّرْني فيهِ عَلى كائِناتِ الاَْقْدارِ، وَوَفِّقْني فيهِ لِلتُّقى وَصُحْبَةِ الاَْبْرارِ، بِعَوْنِكَ يا قُرَّةَ عَيْنِ الْمَساكينَ

14ème jourCette journée est folle. Évidemment, je dois tout boucler avant de partir, mettre mes affaires en ordre, et je n’arrive même pas à prendre une pause, ce qui au final m’arrange. Pas le temps de penser que j’ai faim, la pause déjeuner est inexistante, ce qui me permet en l’occurrence de partir plus tôt pour finir les derniers préparatifs. Je sais que demain je n’aurais pas beaucoup de temps pour me préparer alors autant partir tôt ce soir, terminer ma valise. Mes collègues sont visiblement contents de voir que je vais me reposer un peu, parce que j’en ai besoin et que la suite va être suffisamment remplie pour que je prenne le temps de voir venir.

Les derniers jours avant le départ sont les plus stressants, les plus inconfortables, mais aussi ceux qui annoncent le voyage et son intensité.

Ce voyage aura le goût des premières fois, des toutes premières fois. Dimanche, j’en saurais un peu plus sur ce qui m’attend de l’autre côté de la Méditerranée.

“Il est aisé de faire perdre sa foi à un homme, mais il est difficile, ensuite de le convertir à une autre.”
T.E. Lawrence, Les sept piliers de la sagesse

Au quatorzième jour…

Ô Allah, ne tiens pas vigueur, en ce mois-ci, de mes trébuchements; pardonne-moi, en ce mois-ci, mes fautes et mes faux-pas ; ne me laisse pas, en ce mois-ci, être l’objet des maux et des vicissitudes, par Ta Puissance, Ô Puissance des musulmans.

اليوم الرّابع عشر: اَللّـهُمَّ لا تُؤاخِذْني فيهِ بِالْعَثَراتِ، وَاَقِلْني فيهِ مِنَ الْخَطايا وَالْهَفَواتِ، وَلا تَجْعَلْني فيهِ غَرَضاً لِلْبَلايا وَالاْفاتِ، بِعِزَّتِكَ يا عِزَّ الْمُسْلِمينَ

15ème jourComme pour tous les voyages, les derniers jours avant le départ sont sources de tension. Il faut penser à ne rien oublier, comme si les quelques jours que je ne passerai pas chez moi procédaient d’une coupure quasiment définitive avec mes quelques biens. Le fait de prendre l’avion dit quelque chose d’une cassure d’avec le territoire propre.

La Poste, la banque, choisir mes bouquins, de quoi écrire, de quoi noter, des enveloppes, tout ceci me rend fou alors qu’il n’y a vraiment pas de quoi. Je n’aurais certainement quasiment pas le temps de lire, mais je m’obstine à désirer avoir le choix de ce que je peux lire.

Je me sens complètement vidé avant la fin de la journée. Une journée tendue.

Je croise des Arabes qui ne ressemblent pas à des Arabes. En même temps que je me dis cette phrase, je me rends compte de son absurdité. Comme s’il fallait ressembler à un Arabe pour l’être… Je n’ai encore rien appris du monde qui m’entoure. Rien du tout, je ne suis qu’un novice. Et le futur me le confirmera.

Cette journée a été longue, très longue et très éprouvante. La faim ne m’a pas lâché de la journée, depuis que je me suis levé.

Il est temps qu’elle se termine et que la dernière s’ouvre.

Au quinzième jour…

Ô Allah, accorde-moi, en ce mois-ci, la sincérité des adorateurs pieux; élargis ma poitrine, en ce mois-ci, au repentir sincère, Ô Refuge de ceux qui ont peur.

اليوم الخامس عشر: اَللّـهُمَّ ارْزُقْني فيهِ طاعَةَ الْخاشِعينَ، وَاشْرَحْ فيهِ صَدْري بِاِنابَةِالُْمخْبِتينَ، بِاَمانِكَ يا اَمانَ الْخائِفينَ

16ème jourLe canari ne s’est même pas réveillé ce matin, lui aussi doit être fatigué de ces quinze jours de ramadan. Pourtant, il a mangé avec nous, ses graines, mais aussi des dattes et des olives. Un vrai petit canari arabe…

Nous arrivons enfin à l’aéroport, après une légère incertitude qui m’a laissé penser à un moment donné qu’il y allait avoir quelque chose de compromis, mais tout s’est bien passé.

Dans la file d’attente de l’enregistrement, tout le monde se parle alors que personne ne se connaît. Il n’y a presque que des Tunisiens. L’aéroport est loin d’être plein.

Dans la salle d’embarquement, il y a des Anglais qui vont à Leeds, des Écossais en partance pour Edinburg. L’un d’entre eux est même habillé en kilt.

19h00, l’appel à la prière résonne sur un portable dans l’avion qui n’a pas encore quitté le tarmac. C’était vraiment long avant que je n’engloutisse mon sandwich au thon et à l’harissa sur mon siège. J’avais surtout très soif.

L’avion est un Airbus A320 pas tout récent, avec des fauteuils si fins que plus fin, c’est transparent. Le savon des toilettes sent comme dans un grand hôtel de Bangkok.

Ce pays est étrange vu de haut et de nuit. Des formes géométriques bizarres sous la lune ronde et blanche. Des taches oranges comme des boules, une lumière orange chaude.

Lorsque l’avion atterrit, tout le monde applaudit, comme la première fois où j’ai atterri à Istanbul. Monastique est une autre première fois.

L’aéroport est un petit aéroport qui permet de sortir assez vite. Un car vient nous chercher sur le tarmac à la sortie de l’avion et nous dépose dans un grand hall tout marbré qui sent la pisse de chat et la cigarette, alors qu’il est noté partout qu’il est interdit de fumer (mais pas de pisser quand on est un chat).

Dehors, ça sent la figue sous des arbres aux feuilles épaisses plantés en ligne sur le parking de l’aéroport.

La route vers M’saken coupe un lac où on j’aperçois des flamands roses dans la lumière blanche de la lune. Il fait 17 degrés et l’air sent bon.

Avant d’arriver à la maison, on passe prendre des crêpes et baklavas avec un café bien fort. Je suis crevé, mais j’apprécie tout ce que je vois, et je ne m’y attendais pas.

J’entre enfin dans M’saken à l’entrée de laquelle sont stationnés des camions de paille. La ville me semble immense, très étendue ; il est 23h48 et tout est ouvert. Je ne prends pas encore la mesure de ce qu’est la vie la nuit pendant les longues journées de ramadan.

On s’arrête dans une pâtisserie puis une supérette avant de s’arrêter dans une immense maison où l’on m’offre un jus de carottes et citron. Sur le trottoir, un petit arbre offre à sentir ses petites fleurs très odorantes. Ce sont des orangers qu’on peut trouver un peu partout.

Dans la maison, la télé est en marche et n’offre rien d’autre à voir que la circambulation autour de la Ka’aba. Sur la table basse, un plateau d’oranges, de psissa et de viennoiseries. J’apprécie le calme de la rue sur le balcon, et je remets droites certaines images que j’ai en tête.

Normalement je ne devrais me lever que vers 4h00 pour le petit-déjeuner avant le lever du soleil.

Au seizième jour…

Ô Allah, guide-moi, en ce mois-ci, vers l’attitude des justes; éloigne-moi, en ce mois-ci, de la compagnie des méchants; admets-moi par Ta Miséricorde dans Ta Permanente Demeure, par Ta Divinité, Ô Seigneur des mondes.

اليوم السّادس عشر: اَللّـهُمَّ وَفِّقْني فيهِ لِمُوافَقَةِ الاَْبْرارِ، وَجَنِّبْني فيهِمُرافَقَةَ الاَْشْرارِ، وَآوِني فيهِ بِرَحْمَتِكَ اِلى دارِ الْقَـرارِ، بِاِلهِيَّتِكَ يا اِلـهَ الْعالَمينَ

17ème jourJe me suis couché vers 3h du matin et il est a présent presque 6h30, le jour est levé mais le soleil est masqué par une épaisse couche de nuages que mon application météo ne voit pas. Hachem m’a raconté quelque chose d’étrange concernant le sol de la cuisine qui diffuserait de mauvaises ondes donnant la diarrhée.

Le soleil est enfin levé mais il est le seul.

Je n’ai pas souvenir d’avoir vu hier soir des noms de rues dans cette ville.

Il fait bon, j’aère un peu la chambre et vais me laver au lavabo. Ça faisait longtemps que je n’avais pas fait ça, et ça prend un peu de temps mais ça ne me dérange pas plus que ça.

12h34 appel à la prière. C’est succinct, pas très assuré et un peu dilettante.

Première ballade autour de la mosquée, des bougainvillées blancs et roses immenses et des orangers poussent sur le bitume, ce sont des oranges amères. Tout ceux que je croise me regardent avec un air étonné dans une atmosphère douce de printemps tunisien. Je retrouve le plaisir de pouvoir se promener en t‑shirt au mois de mars, en plein soleil.

L’appel à la prière, la nuit tombe d’un seul coup. Nous mangeons à toute vitesse comme si l’interdiction allait tomber à nouveau.

Dehors il y a une odeur de fenugrec que personne ne semble sentir. On me dit que ça sent les pots d’échappement et la pollution, je ne sais pas si c’est vraiment ça, mais il flotte une odeur que je n’arrive pas à identifier.

Je trouve ici des 205 et des Renault 20, 9, 11, 18, dans le désordre, toutes hors d’âge. Nous prenons un un café en face de la mosquée, ça n’a l’air de faire plaisir à personne, ni à la serveuse, ni à moi.

Il est 1h45 et je me lève à 4h00 pour le petit-déjeuner. Quand j’y pense c’est un peu dingue de me trouver ici, dans une famille tunisienne, dans une ville périphérique de Sousse, à jouer au rami avec des Tunisiens dans une immense maison, tout semble naturel, comme allant de soi. C’est ma nouvelle vie, une vie hors du commun et pourtant tellement naturelle et normale.

Au dix-septième jour…

Ô Allah, Guide-moi, en ce mois-ci, vers les bonnes actions. Satisfais, en ce mois-ci, mes besoins et et y réalise mes espoirs. Ô Celui Qui n’a pas besoin de rappel! Ô Celui Qui connais ce qui se passe dans les cœur des êtres! Prie sur Mohammad et sur sa Famille pure.

اليوم السّابع عشر: اَللّـهُمَّ اهْدِني فيهِ لِصالِحِ الاَْعْمالِ، وَاقْضِ لي فيهِ الْحَوائِجَ وَالاْمالَ، يا مَنْ لا يَحْتاجُ اِلَى التَّفْسيرِ وَالسُّؤالِ، يا عالِماً بِما في صُدُورِ الْعالَمينَ، صَلِّ عَلى مُحَمَّد وَآلِهِ الطّاهِرينَ

18ème jourA 4h00, lever pour سَحُورٌ avec une espèce de croissant plié en deux avec un sorte de pâte à l’amande. Je n’ai pas dormi du tout depuis ma sieste entre 16 et 18 heures.

Un coq (ou quelque chose dans le genre) chante depuis une demi-heure. Il paraît que les coqs peuvent voir les anges.

Je me suis recouché vers 5h00 pour me relever à 12h20 et la première chose que je fais est d’ouvrir la porte fenêtre pour voir ce qui se passe dehors. C’est-à-dire à peu près rien.

Du côté soleil de la maison, il fait plutôt bon même s’il fait moins chaud qu’hier.

Je viens de me rendre compte en regardant la carte que l’aéroport de Monastir se trouve sur des salines.

Il ne faut pas confondre rudimentaire et inconfortable ; j’ai pris une douche avec une bassine et un pot et je me suis gratté le dos façon hammam, c’était juste très agréable.
En me baladant aux alentours du lycée, je trouve la ville dans une lumière laiteuse et poussiéreuse.

Nous nous rendons rapidement dans la vieille ville près de la place la mairie. C’est un autre monde où nous achetons de la citronnade sous l’œil endormi des boutiquiers.

Ce soir il fait frais et je suis épuisé.

A force de marcher, on finit par avancer. Il a été question de parler de la sourate de la vache (الْبَقَرَةِ).

Au dix-huitième jour…

Ô Allah, attire mon attention, en ce mois-ci, sur les bénédictions de ses repas de l’aube du jour (suhûr); illumine mon cur, en ce mois-ci, par les lumières de sa clarté et fais que tous mes organes suivent ses effets, par Ta Lumière, Ô Illuminateur des coeurs des connaisseurs.

اليوم الثّامن عشر: اَللّـهُمَّ نَبِّهْني فيهِ لِبَرَكاتِ اَسْحارِهِ، وَنَوِّرْ فيهِ قَلْبي بِضياءِ اَنْوارِهِ، وَخُذْ بِكُلِّ اَعْضائي اِلَى اتِّباعِ آثارِهِ، بِنُورِكَ يا مُنَوِّرَ قُلُوبِ الْعارِفينَ

19ème jourLa fatigue est telle ce matin que j’ai un mal fou à me lever et je n’ai pas vraiment d’appétit.

Il fait nuageux ce matin mais ça ne va pas m’empêcher de me rendre à Sousse.
Mais dans un premier temps la difficulté est de pouvoir approcher de la salle de bain. Il y a embouteillage.

J’aime cette ambiance fenêtres, rideaux et persiennes en bois au travers desquels passent une lumière tamisée avec un filet d’air qui fait danser les rideaux.

Les mots d’hier soir résonnent encore : l’islam est notre façon de vivre, c’est notre culture à tous et notre quotidien. Le prophète est venu pour nous tous.

Nous visitons la Medina de Sousse. De petites rues qui descendent vers le port, c’est une enfilade des portes colorées et des maisons serrées les unes contre les autres dans des rues encaissées qui finissent par atterrir dans un souk où l’on trouve de tout, notamment du nougat que nous n’avons pas le loisir de goûter et que nous gardons dans nos poches. J’aime ce petit vent frais venu de la mer et cette atmosphère un peu confinée de ces rues qui n’ont ni début ni fin.

La ville est agréable, c’est en tout cas ce que je ressens en ta compagnie. Tout ce que tu me fais découvrir me semble doux.

Le soir à la maison, les femmes sont au salon sur le canapé devant la télé et les hommes en train de laver les fruits et remplir le lave-vaisselle.

Je goûte des petits gâteaux à la farine de pois chiches absolument impossible à manger sans s’étouffer. J’ai l’impression de manger de la farine.

Au dix-neuvième jour…

Ô Allah, réserve ma part, en ce mois-ci, dans les bénédictions qu’il porte, aplatis mon chemin vers les bienfaits qu’il porte, et ne me prive pas de la réception de ses bienfaisances, Ô Toi Qui guides vers la Vérité évidente.

اليوم التّاسع عشر: اَللّـهُمَّ وَفِّرْ فيهِ حَظّي مِنْ بَرَكاتِهِ، وَسَهِّلْ سَبيلي اِلى خَيْراتِهِ، وَلا تَحْرِمْني قَبُولَ حَسَناتِهِ، يا هادِياً اِلَى الْحَقِّ الْمُبينِ

20ème jourNous sommes déjà jeudi. J’ai mal dormi, encore ennuyé par trois fois par une envie de pisser. Je me réveille avec l’odeur des fleurs d’oranger qui ont été déposées sur la table de nuit.

Je vois le jour se lever et la lumière changer. A 7h00 du matin tout est très calme dans la rue.

Nouvelle visite surprise du bled el arbi de Sousse avec Borhene, où je trouve des fleurs de jasmin (مشموم) par paniers entiers.

Ce soir, le dîner a lieu chez Moaz où je vois des gens disparaître, d’autres qui réapparaissent, c’est très étrange, des femmes vont prier, se voilent, se dévoilent. Je pense ne pas tout comprendre mais finalement ce n’est peut-être pas si compliqué. Certaines femmes se voilent à moitié, les cheveux visibles. Ce n’est pas très clair.
Les hommes vont se coucher tôt.

On a réussi à me faire manger du foie, qui finit par passer avec la sauce, mais je garde dans la bouche le souvenir de cette texture spongieuse que je déteste tant.

Au vingtième jour…

Ô Allah, ouvre-moi, ence mois-ci, les Portes des Paradis, refermes‑y devant moi les portes de l’Enfer, et offre-moi la chance d’y réciter le Coran, Ô Toi Qui suscites la tranquillité dans les coeurs des croyants.

اليوم العشرين: اَللّـهُمَّ افْتَحْ لي فيهِ اَبْوابَ الْجِنانِ، وَاَغْلِقْ عَنّي فيهِ اَبْوابَ النّيرانِ، وَوَفِّقْني فيهِ لِتِلاوَةِ الْقُرْآنِ، يا مُنْزِلَ السَّكينَةِ فى قُلُوبِ الْمُؤْمِنينَ

21ème jourJe n’ai pas beaucoup dormi et surtout pas très bien. Comme le jour précédent, la sieste de 16h00 me dérègle complètement et je commence à sentir que mon esprit fatigue et demande une pause. Pour la première fois depuis 20 jours, je trouve que c’est trop long.

Monastir, ce que j’en vois n’a aucun intérêt esthétique, mais je passe par la foire internationale de Monastir, qui n’est que l’ombre d’une foire et surtout l’ombre de l’international. Tout est dévasté, abandonné.
Il fait bon au soleil malgré un petit vent frais qui sent le large, l’iode et la pollution.

Hier c’était un jour férié, la fête de l’indépendance. Aujourd’hui nous sommes vendredi et de là où je suis j’entends la prière du vendredi par la porte-fenêtre ouverte, derrière les persiennes, juste avant de m’endormir à nouveau.

J’ai dû dormir en tout et pour tout 4 heures cette nuit, il est temps pour moi de récupérer un peu.

J’ai dormi environ 3 heures dans un coton confortable et ennivrant. Je n’attends qu’une seule chose, c’est la rupture du jeûne pour chasser ce mal de tête qui persiste. En espérant mieux manger qu’hier. Ce soir c’est chez Lilia.

J’aimerais passer plus de temps rien qu’avec toi, j’aimerais sentir ton corps contre le mien, mais quelque chose nous empêche, chacun de notre côté et qui je le sens, ne nous satisfait ni l’un ni l’autre. Dans cette atmosphère fébrile, un peu festive et dans laquelle on sent un tant soit peu la lourdeur d’une culture qui a du mal à permettre le pas de côté, il y a un interstice difficile à apprécier, et surtout qui se referme dès qu’on l’approche. Un impensé presque impensable. J’attends de te voir approcher de moi pour que nous puissions nous retrouver mais ça n’arrive jamais, toujours empêchés, toujours entravés.

Des hirondelles volent autour du balcon dans les dernières lueurs du soleil qui peine à se coucher.

J’ai trouvé ce qui donne cette odeur étrange à l’air, ce sont les pesticides sur les terres agricoles.

Je rêve de parler de quelque chose qui s’appellerait la chambre des femmes, qui me me fascine et me fait peur à la fois.

Voilà le ramadan que j’attendais. On veille jusqu’à 1h30, on sort acheter des sandwiches et des glaces et on rentre pour jouer au rami et manger des gâteaux, des loukoums en écoutant Oum Kalthoum jusqu’à 4h00. Alors que tout le monde se lève pour le petit déjeuner, moi je n’ai pas envie de me coucher.

Je n’ai envie que de sucre.

Le seul sucre qui peut me satisfaire est celui de ta peau. J’ai envie de te demander ce qu’il va se passer quand ramadan sera terminé.

Au vingtième-et-unième jour…

Ô Allah, Fais que ce mois-ci soit un guide pour moi vers Ta satisfaction; ne laisse pas le diable trouver le chemin vers moi durant ce mois et fais que le Paradis soit pour moi une demeure et un lieu de repos, Ô Toi Qui qui subviens aux besoins des nécessiteux.

اليوم الحادي والعشرين: اَللّـهُمَّ اجْعَلْ لى فيهِ اِلى مَرْضاتِكَ دَليلاً، وَلا تَجْعَلْ لِلشَّيْطانِ فيهِ عَلَيَّ سَبيلاً، وَاجْعَلِ الْجَنَّةَ لى مَنْزِلاً وَمَقيلاً، يا قاضِيَ حَوائِجِ الطّالِبينَ.

22ème jourJe me suis endormi vers 5h00 et réveillé vers 9h00 pour aller aux toilettes, je ne me suis pas rendormi. Je vais ajouter les 3h00 de la fin d’après-midi d’hier pour me dire que j’ai suffisamment dormi mais je n’arrive pas à me convaincre.

Tout ce qui peut être su, doit l’être par tous.
Tout ce qui est bon à savoir, doit être su par tous.
Tout ce qui peut nécessiter un commentaire doit être commenté.
Tout doit être su par tout le monde et sur tout.

Aujourd’hui sera la journée la plus chaude de mon séjour. Cela devrait me réjouir mais je ne suis pas certain que ça m’amuse de la traverser sans boire.

Il fait chaud sous un ciel laiteux.

Sousse sur le front de mer, des immeubles entiers, vestiges d’hôtels certainement majestueux autrefois, se désagrègent inexorablement sans que rien ne soit fait. On voit que l’avenue Habib Bourguiba avait dû être une belle vitrine du tourisme tunisien, mais ce n’est plus qu’un champ de ruine, sale et hétéroclite, sans autre charme que ses palmiers de part et d’autre de l’avenue.

Nous passons dans la gare où aucun train ne semble s’arrêter. Le tableau d’affichage est vide. Un quidam dort dans un coin et le guichetier ne semble attendre qu’une seule chose, que le soleil se couche. Partout ça sent l’ennui et la désolation.

Je passe l’aspirateur, comme je le ferais chez moi, sous les regards stupéfaits des gamins à mi-chemin entre sidération et amusement.

Des gamins dans la rue lancent des pétards. Je les regarde depuis ce balcon qui me fascine tant, qui ne donne presque rien à voir de la vie de cette ville étendue, poussiéreuse, qui dort toute la journée pendant ce mois de jeûne et qui tressaute le soir venu.

Étrange ambiance pendant et après le repas. De ce que je comprends ce soir des gens vont venir à la maison, toute la famille, pour qu’on me présente, mais je me retrouve tout seul dans la salle à manger et personne ne semble venir frapper à la porte.

Il n’a finalement pas fait si chaud que ça aujourd’hui. J’ai essayé de dormir les pieds nus et en tee-shirt mais ce n’était pas une bonne idée. Je supporte largement mon sweat-shirt et je finis par me glisser sous la couverture.

Je déteste me retrouver tout seul.

Tout le monde arrive finalement au compte goutte et c’est une soirée étrange où tous sont endimanchés pour faire ma connaissance, bien que j’en connaisse la plupart à présent. Beaucoup de bruit, beaucoup de nourriture et assez peu de mots échangés.

La soirée se termine un peu avant 4h00 après avoir excellé au rami. J’entends le vent cogner à la fenêtre.

Franchement, je n’en peux plus de ne pas pouvoir t’approcher, c’est un supplice. Je me bouffe les joues à chaque mot prononcé, à chaque geste retenu. Le temps devient trop long et à présent je commence à compter les jours à rebours.

Au vingtième-deuxième jour…

Ô Allah, ouvre-moi, en ce mois-ci, les portes de ta Grâce; fais‑y descedre sur moi Tes bénédictions; fais-m’y (fais-y-moi) mériter les motifs de Ta satisfaction et admets-m’y aux centres de Tes paradis, Ô Toi Qui réponds aux supplications des nécessiteux.

اليوم الثّاني والعشرين: اَللّـهُمَّ افْتَحْ لى فيهِ اَبْوابَ فَضْلِكَ، وَاَنْزِلْ عَلَيَّ فيهِ بَرَكاتِكَ، وَوَفِّقْني فيهِ لِمُوجِباتِ مَرْضاتِكَ، وَاَسْكِنّي فيهِ بُحْبُوحاتِ جَنّاتِكَ، يا مُجيبَ دَعْوَةِ الْمُضْطَرّينَ.

23ème jourJ’ai bien dormi cette nuit, j’ai pris le temps de me rendormir.
Hier j’ai entendu dire cela : on ne fait pas simplement le ramadan avec son estomac, mais aussi avec ses besoins et ses désirs. Et ça, ça ne met pas en joie. Les trois besoins vitaux étant de manger, dormir et faire l’amour, on peut dire que la période se résume à dormir, et à manger à des heures improbables.

Bon, il est 14h30 et je me retrouve à nouveau tout seul dans la maison vide. Du coup je vais me balader un peu, prendre le soleil. Impossible de louer un scooter ou un vélo ici et louer une voiture pour rester dans la ville n’a aucun intérêt. Je déteste me sentir impuissant et dépendant des autres si je ne peux rien faire.

Je repense à Sousse hier, avec ses cafés drapés de tentures pour ceux qui ne font pas ramadan, café et cigarettes. Il n’est pas de bon ton de boire ou de fumer au vu et au su de tout le monde. Petites hypocrisies.

Je vais vers le centre de M’saken seul. Sous le soleil. Les bâtiments publics de la ville s’endorment sous de grands caoutchoucs aux feuilles vernissées.

Marché central aux odeurs mêlées de viande et d’épices, pas toujours agréables. Des lapins vivants et la tête et les pattes d’un dromadaire. Derrière certains rideaux de fer, une odeur de bête en pleine ville.

Cette journée est déprimante. Le soleil se cache de temps en temps et je n’arrive pas à me réveiller. Ambiance étrange, électrique et bruyante.

Un soir à la salle des fêtes Lyna pour le Hadhra, une fête incroyable, très joyeuse, rythmée, où on vient avec sa plus belle jobba, où on danse sur le rythme des tambours…

Une fois rentrés, nous nous régalons de sandwiches, de boissons pétillantes trop sucrées et de pâtisseries en jouant au rami.

Je ne me sens pas bien, je ne comprends pas certaines choses, je me sens déstabilisé, comme l’oiseau sur la branche.

Au vingtième-troisième jour…

Ô Allah, lave-moi, en ce mois-ci, de tous mes péchés; purifies-y-moi de tous défauts; éprouves‑y mon coeur par la piété des coeurs, Ô Toi Qui effaces les trébuchements des pécheurs.

اليوم الثّالث والعشرين: اَللّـهُمَّ اغْسِلْني فيهِ مِنَ الذُّنُوبِ، وَطَهِّرْني فيهِ مِنَ الْعُيُوبِ، وَامْتَحِنْ قَلْبي فيهِ بِتَقْوَى الْقُلُوبِ، يا مُقيلَ عَثَراتِ الْمُذْنِبينَ.

24ème jourPremier jour de la dernière semaine de ramadan. Sincèrement, j’attends avec un peu d’impatience que la page se tourne pour laisser place à une nouvelle histoire. L’expérience de la faim et de la soif, ça va quelques instants, mais je sens que ça me fatigue énormément, que les maux de tête en début de soirée sont difficiles à supporter.
Bien évidemment, étant donné qu’il est 10h30 et que je me suis couché à 4h00, je n’ai pas assez dormi.

Je vais essayer aujourd’hui de mettre mes écrits à jour.

Je te regarde te sécher, enfin non, te lisser les cheveux, tu as mis ton nouveau jean bleu et ton pull vert, et tu te regardes dans le tout petit miroir du porte-clefs. Tu es belle, comme tout le temps, même si tu n’as pas assez dormi toi non plus et que tu es en colère. Je déteste ta colère.

Rendez-vous devant la mosquée. Puis au poste de police. Des voitures pleines de poussière, un taxi Renault Symbol hors d’âge.

Je déambule : le poste de police où un agent désagréable me refoule, la mairie où un vieux essaie de faire le maton, le marché où on peut voir les anciens emmitouflés dans leur burnous et la tête enrubannée de keffieh sans âge et décolorés. Que des fruits de saison, les oranges, quelques pommes sans beauté et chères, des céleris et pommes de terre, quelques tomates et des concombres. Des escargots qui suintent dans leur carriole et de la viande de mouton à l’air libre.

Je m’enferme dans une sieste tumultueuse où je fulmine de ne pas passer suffisamment de temps avec toi et nous partons précipitamment pour aller au restaurant à Sousse.

Je n’ai jusqu’à présent pas trouvé un seul robinet avec une pression d’eau acceptable.

Au vingtième-quatrième jour…

Ô Allah, je ne Te demande, en ce mois-ci, que ce qui Te contenterait; je me protège auprès de Toi contre ce qui Te déplaîrait et je Te demande de m’y faire réussir à T’obéir et à ne pas Te désobéir, Ô Toi qui es si Généreux envers tous les solliciteurs.

اليوم الرّابع والعشرين: اَللّـهُمَّ اِنّي اَسْأَلُكَ فيهِ ما يُرْضيكَ، وَاَعُوذُبِكَ مِمّا يُؤْذيكَ، وَاَسْأَلُكَ التَّوْفيقَ فيهِ لاَِنْ اُطيعَكَ وَلا اَعْصيْكَ، يا جَوادَ السّائِلينَ.

25ème jourC’est aujourd’hui l’anniversaire de mon grand-père qui aurait eu 99 ans.

Le ciel est gris et de la pluie est prévue cet après-midi.

Je suis réveillé depuis 9h00 ce matin et je n’ai pas réussi à me rendormir. Il est à présent 12h30 et je sors enfin de la chambre.

Il va falloir que je réfléchisse un tant soit peu à ce mois qui va s’achever le 30 et sur lequel je n’ai finalement aucune prise, pas plus qu’il n’a de prise sur moi.

Hier, j’ai trouvé une surprise dans la trousse de toilette…

Aujourd’hui je vois que la Turquie est encore sous le feu des projecteurs avec l’arrestation du maire d’Istanbul.

En Tunisie, j’ai l’impression que certains regrettent sans trop le dire l’avant 14 janvier 2011, qui a signé le début des printemps arabes et la chute de Ben Ali. Je comprends un peu mieux maintenant l’état du pays et ce que peuvent ressentir certains qui ont beaucoup perdu. Mais il ne faut pas s’impatienter, la relève est assurée.

Étrange pays où l’on tire un coup de canon devant la mairie et la mosquée pour la rupture du jeune, où tout le monde fume dans les restaurants et les cafés et où les femmes portent des rouge à lèvres très rouges. On peut se demander pourquoi une telle outrance dans un pays qui par ailleurs semble vivre calfeutré derrière ses persiennes, où le silence est un art de vivre, la discrétion une vertu.

Je n’ai vraiment pas aimé cette journée. Tu étais loin de moi. Je te veux pour moi tout entier.

Je me retrouve à l’intérieur de la mosquée, encore ouverte à 2h30 du matin, après avoir aidé un jeune type à porter des bouteilles d’eau, avant d’aller commander un sandwich juste en face et de jouer au rami jusqu’à 4h00 du matin.

Au vingtième-cinquième jour…

Ô Allah, fais-moi amoureux, en ce mois, de Tes serviteurs pieux et ennemi de Tes ennemis. Amène-moi, en ce mois, à suivre les pas du Sceau de Tes Prophètes, Ô “Immunisateur ” des coeurs des Prophètes.

اليوم الخامس والعشرين: اَللّـهُمَّ اجْعَلْني فيهِ مُحِبَّاً لاَِوْلِيائِكَ، وَمُعادِياً لاَِعْدائِكَ، مُسْتَنّاً بِسُنَّةِ خاتَمِ اَنْبِيائِكَ، يا عاصِمَ قُلُوبِ النَّبِيّينَ.

26ème jourUn ciel de désert ce matin, the sheltering sky

Seul sur le balcon, seul dans la maison, je me plonge dans les 7 piliers de la sagesse de Lawrence. Un goût de revenez‑y, des années après avoir tenté de le lire en entier. Je n’ai rien d’autre à faire qu’attendre.

Nous prenons tardivement la route pour Zaghouan qui n’est qu’à 1h30 de route, et avant de partir nous faisons le plein de mazout, du khobz tabouna, ce pain rond et plat qu’on fait cuire dans des fours circulaires et des fraises énormes.

Il fait beau et le vent est un peu frais.

Tu ne jeûnes plus et moi si, tu me dis que ça va me donner plus de foi et de patience. Je ne suis pas certain. De toute façon il ne reste plus qu’une heure et demi. Mais j’ai faim et soif surtout.

Je te regarde conduire, un peu excédée, un peu énervée, mais tu n’en es que plus belle.

Sur la route, on aperçoit des cigognes qui ont fait leur nid sur les pylônes électriques, des carrières de ciment qui rongent la montagne, des villages très pauvres, Sidi Bou Ali, Enfidha, Takrouna et enfin Zriba, des montagnes d’ocre rouge, dans une lumière terrible de fin du monde.

Lorsque nous arrivons enfin à Zaghouan après la rupture du jeûne, on ne trouve qu’un seul restaurant ouvert sur la route de Tunis, où nous mangeons des grillades avec une slata mechouia divine, avec un Fanta en bouteille de verre. Comme souvent ces derniers jours, je mange trop et de tout, en dépit du bon sens. Ce jeûne dérègle toutes mes envies, ma rationalité, la mesure. J’empiffre, je bâfre, je fais n’importe quoi. Et je grossis.

Nous sommes venus ici pour assister à l’Azzouzia, une procession, plein de jeunes dans la ville jusqu’au mausolée du patron de la ville, Sidi Ali Azouz, et une fête colossale avec le Hadhra qui met le feu au quartier jusqu’à minuit.

Je te retrouve à la grotte, je ne sais pas comment ni pourquoi, mais nous ne sommes que tous les deux, et nous buvons un café turc et nous jouons au rami dans une atmosphère bruyante et enfumée. Ces moments doux avec toi sont précieux, d’autant qu’ils sont rares ces derniers temps. Je me laisse complètement porter par tes désirs, par ce que tu as envie de faire. Pour l’instant, tout me convient. Pour l’instant, ça m’évite de réfléchir, moi qui pense tout le temps trop.

Nous dormons chez une vieille amie de ta mère, un peu sourde, souriant et très gentille, qui se lève à 2h30 pour aller à la mosquée… Qui se lève à 2h30 sans y être obligé, surtout pour aller prier à la mosquée ? Nous mangeons en tête à tête et en pyjama du sorgho dans la cuisine impeccable, dans laquelle il y a un trou béant donnant sur le dehors.

Au vingtième-sixième jour…

Ô Allah, fais que mes efforts soient, en ce mois, récompensés, mon péché absous, et mes actes de piété acceptés et mon défaut couvert, Ô le plus Entendant des entendants.

اليوم السّادس والعشرين: اَللّـهُمَّ اجْعَلْ سَعْيي فيهِ مَشْكُوراً، وَذَنْبي فيهِ مَغْفُوراً وَعَمَلي فيهِ مَقْبُولاً، وَعَيْبي فيهِ مَسْتُوراً، يا اَسْمَعَ السّامِعينَ.

27ème jourNous nous réveillons à 10h00 et je peux voir à travers les rideaux un peu de la lumière du soleil qui se trouve brusquement voilé par une masse blanche de nuages accrochés à la montagne. Il pleut quand nous sortons de la maison après des adieux succincts.

A la sortie de la maison, nous passons par les petites rues de la médina, dans laquelle se trouve le mausolée de Sidi Ali Azouz, qui reste porte close. Il n’y a pas grand-chose à voir à part une tombe croupissant sous une coupole qui porte un lustre en argent. La pièce est sombre, on n’y voit pas les céramiques.

Je fais un détour par le temple des eaux de Zaghouan, une construction monumentale en piètre état qui témoigne tout de même de la présence des Romains de l’époque d’Hadrien. Ce temple dédié à Neptune marquait le point de démarrage de la captation d’eau qui se déversait jusqu’à Carthage par un réseau d’aqueducs et de conduites souterraines sur 132 kilomètres. Comme par hasard, il pleut. Le temple des eaux sous la pluie. Cet épisode me vaudra de tomber malade pour les quinze jours suivants…

Avant de partir de Zaghouan, nous attendons sur le bas côté de la route un taxi qui nous donne trois boîtes de kaak warta (كعك ورقة), ces délicieuses pâtisseries rondes, à l’amande et délicatement parfumées. Décidément, tout ce qui se passe dans ce pays et dans cette vie m’échappe complètement.

Nous roulons sur les routes cahoteuses du retour, sous une pluie fine qui rend la route glissante et peu fiable, on n’y voit pas les nids de poule que je me prends à trois reprises en rattrapant la voiture juste avant qu’on ne finisse dans le ravin.

Je m’endors difficilement après quelques longues parties de rami un tantinet ennuyeuses. J’ai dû attraper froid hier soir à l’azouzia, ma gorge commence à me gratter.

Au vingtième-septième jour…

Ô Allah, accorde-moi, en ce mois, la Grâce de la Nuit du Destin; transformes‑y mes difficultés en facilité et aisance, acceptes‑y mes excuses, enraies‑y mon péché et ma faute, Ô Toi Qui es tout Compatissant envers Ses bons serviteurs.

اليوم السّابع والعشرين: اَللّـهُمَّ ارْزُقْني فيهِ فَضْلَ لَيْلَةِ الْقَدْرِ، وَصَيِّرْ اُمُوري فيهِ مِنَ الْعُسْرِ اِلَى الْيُسْرِ، وَاقْبَلْ مَعاذيري، وَحُطَّ عَنّيِ الذَّنْبَ وَالْوِزْرَ، يا رَؤوفاً بِعِبادِهِ الصّالِحينَ.

28ème jourLe réveil est difficile ce matin, j’ai peu dormi et j’ai la gorge en feu. Évidemment il est impossible de prendre un médicament ou ne serait-ce que boire un café ou un thé chaud. Ce serait vécu comme une trahison. Alors je continue de souffrir en me rendormant pendant que toi tu es encore absente.

Oui, c’est peut-être ça… je crois que je ne suis pas à l’aise sur tout, parce qu’il y a des choses sur lesquelles je n’ai pas de contrôle. Comment fait-on avec ce qu’on ne peut pas contrôler ?

Nous nous traînons dans la médina de Sousse comme des zombies pour acheter des pâtisseries chez Zaânouni et nous visitons l’ancienne mosquée après avoir fait un peu de gringue au gardien qui nous laisse entrer. Il tente vainement de me faire réciter la shahada (ٱلشَّهَادَة) mais je me prends les pieds dans le tapis plusieurs fois de suite en transpirant devant cette infamie… Il finit par laisser tomber et nous ouvre la porte…

Nous passons une soirée magique à Elgrotte, où 4 types qui pourraient être frères tant ils sont identiques animent la soirée musicale ; pantalons et chemises noires, lunettes à montures épaisses sombres, et barbes soigneusement taillées. Les plats sont à peine terminés qu’on nous enlève nos assiettes, tout a l’air millimétré.

Ce soir, nous avons souhaité ton anniversaire avec un jour d’avance et tu as soufflé tes bougies chez Lilia où nous finissons la soirée en jouant encore une fois au rami…

Au vingtième-huitième jour…

Ô Allah, accorde-moi, en ce mois, la chance d’accomplir les actes surérogatoires, favorise-m’y par l’abrègement de mes moyens vers Ton obéissance, rapproches‑y mon chemin vers Toi, Ô Toi Qui n’es jamais rendu indisponible par l’insistance des solliciteurs.

اليوم الثّامن والعشرين: اَللّـهُمَّ وَفِّرْ حَظّي فيهِ مِنَ النَّوافِلِ، وَاَكْرِمْني فيهِ بِاِحْضارِ الْمَسائِلِ، وَقَرِّبْ فيهِ وَسيلَتى اِلَيْكَ مِنْ بَيْنِ الْوَسائِلِ، يا مَنْ لا يَشْغَلُهُ اِلْحـاحُ الْمُلِحّينَ.

29ème jourC’est aujourd’hui ton anniversaire. Je te le souhaite dès la première heure alors que nous partons pour Sousse, acheter des assiettes puis au mall pour ton cadeau d’anniversaire.

Et enfin nous partons pour Kairouan pour acheter les makrouts à deux endroits différents. D’abord dans une rue sans charme où attendent des dizaines de personnes devant une enseigne banale. C’est ici qu’on vend les meilleurs makroudh (المقروض) de Kairouan, capitale de cette pâtisserie faite de dattes et de semoule. Mon corps ne remercie personne de cette invention… Nous nous rendons ensuite sur un carrefour pour acheter ceux aux amandes, où tu interpelles une dame saugrenue pour lui demander le chemin. Elle te répond qu’il ne faut pas laisser la voiture ici sinon on va se la faire voler, avant de s’évaporer dans la circulation.

Mais avant ça, nous arrivons à nous faire embarquer dans une entourloupe au tapis au pied de la grande mosquée que nous voulions visiter avant de repartir. Un rabatteur nous a repéré avant même que nous garions la voiture sur le parking à côté du cimetière et nous a accompagné à ce qu’il a appelé une coopérative de fileuses de tapis. A l’intérieur nous attendait un vieux type avec la gueule en travers, vêtu d’un pardessus en laine mité et chaussé de charentaises. Impossible de se sortir des griffes de cette bande d’escrocs en bande organisée autrement qu’en étant le plus passif et silencieux possible.

Quand nous rentrons, nous apprenons que le mufti a décidé que ramadan ne se terminerait que le lendemain, contrairement aux pays du Golfe et à la France… Que fait-on lorsque le ramadan se termine le 30 mars en Tunisie et le 29 en France ? On décolle en jeûnant et on atterrit en déjeunant ?
Et en plus c’est cette nuit qu’on change d’heure…

J’ai l’impression que mon calvaire ne veut pas s’arrêter… Je n’en peux plus…

Mais pour l’heure, il faut faire la valise et ce n’est pas une mince affaire, nous devons faire une croix sur quelques petites choses. Nous les laisserons ici, avec le souvenir de cette première escapade dans ton pays, dans ta famille, dans ton monde qui parfois ne semble plus vraiment t’appartenir.

Tu n’es plus vraiment d’ici, pas encore complètement de là-bas…

Nous ne dormirons pas plus de trois heures avant de prendre l’avion…

Au vingtième-neuvième jour…

Ô Allah, couvre-moi, en ce mois, de Ta Miséricorde, pourois-moi, en ce mois, de succès (dans mes actes d’obéissance) et d’astinence, purifie mon coeur des ténèbres de la suspicion, Ô Toi Qui es si clément envers Tes serviteurs pieux.

اليوم التّاسع والعشرين: اَللّـهُمَّ غَشِّني فيهِ بِالرَّحْمَةِ، وَارْزُقْني فيهِ التَّوْفيقَ وَالْعِصْمَةَ، وَطَهِّرْ قَلْبي مِنْ غَياهِبِ التُّهْمَةِ، يا رَحيماً بِعِبادِهِ الْمُؤْمِنينَ.

30ème jourPas de café en arrivant à l’aéroport puisqu’on jeûne encore. L’Aïd est demain ici.
Tu es belle, même fatiguée. On a dormi que trois heures. Nous sommes tous les deux éreintés.

Il est temps pour moi de dormir un peu dans l’avion, mais bien évidemment, je n’y arrive pas, même en me forçant. J’ai mal au cul.

Le vol est très perturbé mais l’atterrissage très doux pour un aussi petit avion.

Je m’endors dès nous arrivons chez nous, abruti par la douleur de mes oreilles qui ne sont pas débouchées à la descente de l’avion.

Le ramadan finit aujourd’hui en Tunisie mais pas en France puisque c’était hier. Donc, je pars de Tunisie en restant calé sur le calendrier mais j’arrive en France et je dois continuer une journée de plus, en sachant qu’avec le décalage je prends quasiment deux heures en plus…

Je suis au plus bas, en sachant qu’il faudrait absolument que je prenne un doliprane.
Je vais mourir…
J’ai envie que le soleil se couche et de passer à autre chose.

Voilà, ce soir c’est la fin du ramadan. Demain c’est l’Aïd, c’est une nouvelle dimension et le retour au travail, la fin des vacances.

Et donc une nouvelle aventure.

Au trentième jour…

Ô Allah, fais que mon jeûne soit l’expression de mes remerciements et de mon acceptation de tout ce qui te contente et contente le Prophète, aussi bien concernant les les Fondements de la Religion que ses Branches, par l’amour, de notre Maître Mohammad et de sa Famille pure, et louanges à Allah, Seigneur des mondes.

اليوم الثّلاثين: اَللّـهُمَّ اجْعَلْ صِيامى فيهِ بِالشُّكْرِ وَالْقَبُولِ عَلى ما تَرْضاهُ وَيَرْضاهُ الرَّسُولُ، مُحْكَمَةً فُرُوعُهُ بِالاُْصُولِ، بِحَقِّ سَيِّدِنا مُحَمَّد وَآلِهِ الطّاهِرينَ، وَالْحَمْدُ للهِ رَبِّ الْعالَمينَ.

Pour finir…Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais c’est arrivé et surtout c’est terminé. J’ai vécu ce mois un peu dans la douleur, je crois, pour plusieurs raisons. La privation en tout, que je n’ai pas vécue comme un bienfait, mais comme une contrainte, mais aussi ces petits instants de solitude inappropriée. C’était contraignant pour moi qui suis épris de liberté. C’est assez paradoxal, mais on n’est plus à une contradiction près…

Et surtout, j’ai beaucoup de mal à admettre ce silence pesant sur ce qui ne doit pas être dit, et sur ce qui, au contraire, doit être su de tous.

Nous, nous ne nommons pas les choses. Nous fermons les yeux, nous nous livrons aux plaisirs du silence, et manifestons notre joie une fois satisfaits, voilà tout. […] La pudeur nous étouffe. Il y a des choses qui ne se disent pas, qui ne se montrent pas, dont on ne parle pas.

Tahar Ben Jelloun, Les amants de Casablanca

La vie reprend son cours, même si le cours normal des choses a eu du mal à se remettre en place. Ce n’était qu’une parenthèse un peu hors du temps, une somnolence éveillée.

Ces trente jours passés, dont une quinzaine en Tunisie, au cœur de ta vie, ont été doux, même si je ne me sentais pas toujours à ma place, que j’avais parfois du mal à comprendre ce qui se passait autour de moi et que j’avais du mal à prendre toute la mesure de ce qui me dépassait.

J’ai tout de même senti le souffle, je me suis laissé emporter par l’inconnu, j’ai vu de me yeux ce contraste saisissant entre l’ombre et la lumière, j’ai entendu l’écart entre les mots et les silences, entre la beauté et la tristesse. Les interstices sont les plus mystérieux, ils laissent la place au doute, à l’émerveillement et à l’enthousiasme.

A la fin, il ne reste que la lumière des jours passés et des jours à venir…

Et puis voilà, il est plus sain de vivre avec ceux qui ne vous connaissent pas qu’avec ceux qui ne vous reconnaissent plus.

Boualem Sansal, Rue Darwin

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Café du matin#12Le café a un goût amer. Je n’ai jamais vraiment aimé les premiers jours de l’année, et encore moins les premiers jours de reprise du travail, et certainement encore moins le jour de la rentrée, une fois que les fêtes sont passées, que la lumière s’est éteinte et qu’on retrouve les éclairages crus et impersonnels des chambres d’hôpital que sont nos bureaux, quand on n’en prend pas réellement soin.

Le goût du café est amer. Il a le goût de la solitude des premiers jours de janvier, le goût déjà perdu des jours passés au chaud, dans la tendresse et la chaleur des jours d’un intérieur chaleureux, il sent le vent trop fort, la pluie qui tombe par sacs entiers et le ciel plombé de masses vaporeuses qui ne laissent pas un seul instant présumer de ce qui peut se passer derrière.

Il a un goût amer ce matin, sans que je sache vraiment trop pourquoi, mais je n’aime ni ce café, ni ce matin, ni cette journée, ni rien de ce qui se passe jusqu’au coucher du soleil. C’est un jour sombre et maudit, un jour que la nuit n’arrivera peut-être pas à effacer. Un jour à effacer de ma mémoire qui déjà est beaucoup trop sélective.

Une première journée à vous dégoûter du café. Ce matin, le soleil a pointé le bout de son nez, mais il laisse mon cœur froid.

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N’attends pas la nuitpour dire que le jour a été beauPrendre son temps. Prendre le temps pour soi comme s’il n’existait personne d’autre au monde.

Histoire de se recentrer, d’évaluer pourquoi on est là, pourquoi on est au monde, se sentir un peu utile à l’ordre des choses et ne pas se dire qu’on ne fait que subir ce qui se passe. Après tout, nos actes ne sont-ils pas une part infime, mais réelle, de tout ce qui se produit chaque jour dans le monde ?

Laisse-moi être un peu égoïste pour pouvoir prendre la mesure de ce que je suis au milieu des autres, pour pouvoir me sentir un peu vivant, sentir l’air entrer dans mes poumons et en ressortir, à chaque inspiration. Si je ne prends pas conscience que je peux respirer, alors je vais peut-être tout simplement oublier que je dois le faire pour continuer à vivre…

Vis chaque instant, non pas comme s’il était le dernier, mais comme s’il était le premier de chaque chapitre.

Alors je prends la voiture en cette après-midi un peu nuageuse, la petite voiture jaune. Pas de vitres électriques, il faut mettre un peu d’huile de coude pour avoir de l’air. Je roule lentement pour sortir de la ville, pour voir si je découvre de nouveaux lieux sur lequel je n’aurais jamais porté le regard, ou tout simplement jamais pris le temps de remarquer. Je tends mon doigt vers l’autoradio d’un autre âge et ne trouve pas tout de suite le bouton de mise en marche. Les voix d’une radio privée s’élèvent dans la campagne, couvrant le son du moteur qui broute de temps en temps, mais au bout de quelques minutes, je n’ai pas envie de ça, pas de musique, pas de paroles, je ne veux rien de tout cela. Seulement le moteur et la route qui défile.

Pas de téléphone qui vibre toutes les cinq secondes, pas de GPS, la vie attendra que j’aie pu faire ce que je voulais faire.

Prendre le temps de marcher seul, la tête a besoin de se vider, de ne penser à rien.

Acheter une bouteille de Coca, celle qui contient plein de sucre, parmi les buveurs de bière qui font la queue, et la boire goulument assis sur un banc avec les rayons de soleil qui tapent dans le dos.

Sur un mur derrière sont inscrits quelques lettres qui portent à sourire.

Marcher lentement, ne pas se laisser entrainer par le rythme des autres, caler son pas sur celui de son esprit, et non sur celui de ceux qui vous dépassent, marcher sans penser à rien.

Marcher l’esprit libre, sans penser.

Marcher. Un pas devant l’autre.

Marcher (sans soutien-gorge).

Marcher.

Reprendre la voiture, et avant, prendre le temps de fumer une cigarette qui prend le goût d’un instant suspendu. Même cette cigarette t’enferme, elle a une saveur particulière.

Monter voir l’église qui se trouve au sommet de la colline.

Tes cheveux mouillés, ton sourire doux et un peu las qui reprend des couleurs.

La campagne environnante, sans rien ni personne.

Enfin, tu retrouves quelqu’un que tu connais, et qui te ressemble étrangement. Il était déjà là, avant que tu n’arrives, et il t’attendait.

Photo © Altınay Dinç sur Unsplash

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Café du matin#10Café stamboulioteIstanbul est une ville qui confine à la mélancolie, le fameux hüzün dont parle Orhan Pamuk.

Dans la mystique soufie, le hüzün trouve son origine dans un sentiment de manque dû à notre trop grand éloignement de Dieu. On retrouve quelque chose de proche du hüzün dans la culture japonaise, associé à la noblesse de l’échec. Montaigne fait état d’une expérience similaire, avec ce sentiment de mélancolie face aux ruines antiques. L’architecture d’Istanbul, ses palais en ruine, son atmosphère en noir et blanc, tout cela contribue au hüzün que l’on ressent inévitablement lorsqu’on y habite ou simplement lorsqu’on s’y promène.

Cette mélancolie, on ne la ressent pas forcément tout de suite, il faut attendre un peu. Parfois même, elle survient lorsqu’on quitte la ville, ou alors lorsqu’on y revient et qu’on se dit que tellement de choses ont changé et que le fait de ne pas retrouver les mêmes choses au même endroit est le triste constat de l’impermanence du temps. Si je retourne à Istanbul dans dix ans, je ferai certainement le constat que lors de mon dernier séjour ; il me reste à espérer que je n’attendrai pas aussi longtemps pour revoir le Désir du Monde.

Istanbul est triste comme une femme qui se réveille et qui dit qu’elle n’est pas belle, avec ses cheveux en bataille, ses yeux encore fermés et le teint un peu terne, dépanaillée dans son pyjama froissé, mais ce n’est qu’un question de point de vue. Tout est dans le regard de celui qui l’aime.

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Café du matin#10Dernier café avant le prochainC’est marrant, les absents, ceux qui par lâcheté ne viennent pas. J’essaie d’en analyser la raison. A part la lâcheté, je ne vois pas. La peur de ne pas assumer, peut-être ? Oui eh bien on en revient au même, c’est de la lâcheté.

Et puis il y a ceux qui font semblant, des lâches aussi, un sourire ému au coin des lèvres, mais qui ne trompe personne et qui te disent bon ben bonne route, bon courage, plein de bonnes choses pour la suite, hein, avec un air empreint de malaise qui traduit plus que le malaise, peut-être un petit sentiment de victoire, un truc pas abouti dont ils ne savent pas eux-mêmes à quoi ça correspond, ça fait tout bizarre, ben ouais, c’est ça. Prends moi pour un couillon.

Et puis il y a ceux qui te demandent, qui te supplient presque, de passer les revoir des temps en temps, d’aller boire un coup ensemble, alors qu’ils savent que ça n’arrivera pas.

Et puis il y a encore ceux qui sont réellement affectés mais ne le montrent pas, qui t’aimaient bien, parce que toi, le couillon, t’étais un mec gentil, toujours de bonne humeur, toujours prêt à rendre service du moment que ça ne te faisait pas perdre trop de temps, qui n’hésitaient pas à faire des heures supp’ même pas payées, parce que tu ne demandais rien, parce que tu es juste un mec gentil qui ne demande rien à personne, qui fait juste son boulot du mieux qu’il peut, qui essaie d’être un peu créatif sans trop déranger l’ordre établi, parce que ça, quand ça bouscule trop, on te le fait remarquer.

Bref.

C’est fini, tu as rassemblé toutes tes affaires dans deux ou trois sacs, tes stylos, tes vieux cahiers de notes, deux ou trois bibelots qui te suivent sur tous les bureaux que tu as occupé, tu as plié les gaules, ton petit ordinateur avec le chargeur posé sur le bureau à côté du téléphone portable que tu n’as jamais utilisé, tu as déjà rendu les clefs, il ne te reste plus qu’à partir. Tu as attendu que tout le monde parte ce vendredi soir, veille de week-end. Il n’y a plus personne, sauf une personne, celle que tu n’as pas envie de voir et qui te bredouille des adieux parfaitement hypocrites.

Et puis c’est plus fort que toi, les larmes montent, et tu te dis, non pas maintenant, ça ne sert à rien et tu as beau te dire ça, ça monte dans la gorge, ça arrive aux yeux qui se brouillent et il n’y a rien à faire, ça sort tout seul, et toi tu restes assis là sur ton fauteuil à regarder le couloir vide, lumière éteinte, et il ne se passe rien, il ne se passera plus rien, c’est fini. On abandonne. Schlussklappe. On remballe.

Mais bon. Une nouvelle histoire s’ouvre et celle-ci se ferme. Il ne peut y avoir deux histoires enchevêtrées, deux réalités présentes ne peuvent se produire en même temps. Ce sont des choses qui n’arrivent pas.

Dernière capsule de café, je laverai ma tasse à la maison. Il n’y a plus rien sur mon bureau blanc. A part l’histoire que j’ai bien voulu y écrire et qui restera peut-être quelques temps gravée à sa surface.

Dernier café. Avant le prochain.

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Café du matin#9Café thaïDe là où je suis, j’entends l’angélus électrique entre mes oreilles.

La chaleur de cette douce soirée au bord de la Chao Phraya me donne des frissons de fièvre. Un Mai Tai à la main, une cigarette coincée entre les doigts, j’écoute les vedettes rapides découper l’onde tourmentée du fleuve magistral, emportant avec eux les jacinthes d’eau qui en recouvrent la surface. La mousson et la chaleur de l’eau les font croître à une vitesse totalement absurde. J’ai déjà bu trois verre depuis que j’ai fini de dîner sur cette terrasse, gambas flambées au cognac, poulpe mariné, curry de crevettes, tom gha kai…

Il flotte dans l’air des effluves de bois détrempé par les pluies tropicales, le parquet de Jim Thompson, la mousse qui s’incruste dans les replis des statues de lave…

Je ne te connais pas encore, j’en ai l’impression. Tu n’étais encore qu’un rêve que je n’osais même pas rêver. Chatwin se posait la question : qu’est-ce que je fais là ?

Je n’ai toujours pas la réponse.

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Café du matin#8Café bleu et blancAmbiance électrique, fiévreuse, sous un ciel chargé d’humidité froide qui n’arrête pas de se déverser en fines couches, les yeux grands ouverts, l’odeur glacée de la pluie sur le bitume d’une ville fraichement sortie de terre, là où avant ne se trouvaient que des entrepôts d’usines mortes depuis une bonne décennie.

Il pleut, il fait froid, le Nebraska ne te laissera jamais rentrer chez toi. J’ai la tête en feu, le cœur au chaud.

Grillades de poissons méditerranéens, rougets, sardines, poulpe, espadon, le liban qui me rappelle la Turquie, شُرْبَة et tagine, le tout enveloppé par le chant d’un joueur de oud qui frappe dans ses mains. Lumières bleutées, peinture blanche aveuglante, comme un air d’île perdue dans la mer.

Je t’ai promis une chambre d’hôtel avec vue sur la mer à Sidi Bou Saïd…

Le soleil est couché depuis quelques heures, j’ai mangé quelques dattes fourrées au beurre, saupoudrées d’amandes et de pistaches. Le rire, les sourires, les photos pour immortaliser ce moment… je suis là avec toi et je suis déjà parti dans cette vie étrange qui est la mienne, qui ne sait pas où elle va, faite de miaulements de chats et de livres qui s’entassent à côté de mon lit, qui oscille, qui tangue à chaque minute. Il ne tient qu’à moi de la faire basculer du bon côté…

Tes longs doigts, une main douce, glisse sous la table et me caresse la cuisse, loin d’être innocente.

Promis, je ne dirai rien à personne…

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Café du matin#7Café de rêvesMes nuits sont faites de rêves dont je ne me souviens plus au petit matin.

Parfois, toutefois, je m’en souviens. Alors que je préférerais ne pas.

Je rêve souvent de situations dans des maisons que j’attribue à une connaissance, situation souvent improbable, avec des personnes dont le lien lui-même semble improbable, et souvent, ça se termine dans une débauche de sexe, improbable aussi.

Le réveil est rude, comme si j’avais vu des choses ou des positions que je n’avais pas voulu voir, ou alors parce que je suis dans un tel état qu’un assouvissement est la seule issue possible. Et je me réveille dans une sorte de malaise, parce que je me sens un peu coupable de ces situations que mon esprit a eu l’audace de générer. Culpabilité qui ne dure pas longtemps. Après tout, c’est normal, il y a bien longtemps que je ne suis plus catholique.

L’esprit créé des chimères bien étranges…

Les souris, les hirondelles, les milans savent bien que les statues ne sentent rien… et vous, vous les essuyez, vous nettoyez, et ces dieux que vous faites…

Minacius Felix

Mes rêves sont faits d’une matière argileuse, sensible, protéiforme ; ils sont organiques, faits de chair et de sang, de peau, de poils, de replis et de muqueuses, d’intérieur, d’extérieur, ils sont terriblement vivants, peut-être plus que la vie elle-même.

Riverside. Le temps passe lentement. Il n’a jamais été aussi lent.

Mes rêves n’appartiennent qu’à moi, ils sont ma propriété exclusive et je les exploite comme d’autres se servent de prisonniers pour l’exécution des basses œuvres. J’y fais à peu près tout ce que j’ai envie, dans la limite du raisonnable. En tout cas, de ce que j’estime être raisonnable.

Aussi, j’ai la chance de pouvoir m’introduire dans l’intimité de la chambre d’une femme. Je peux la voir se déshabiller, passer sous la douche, se sécher les cheveux, épiler quelques poils qui ont échappé à sa vigilance redoutable. Je peux la voir enfiler ses vêtements de nuit car elle ne dort jamais nue, un peu frileuse parfois, mais seulement la nuit. Je peux la voir se coucher dans la pénombre de sa chambre et la regarder passer ses jambes lisses sous la couette.

Je connais chaque recoin de son corps ; ainsi je peux, en fermant les yeux, imaginer la douceur de sa peau sur n’importe quelle partie de son corps, comme si j’en avais moi-même dessiné la cartographie.

Pourtant, à chaque fois, je la redécouvre après l’avoir découverte, car je suis le seul qui ait le droit de la déshabiller ainsi et de la voir nue.

Tout se qui se passe après reste reste dans la tombe de ses secrets. Et des miens.

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Café du matin#6Café byzantinSurpris par l’ennui d’un samedi froid et gris, j’ai cherché sur mes étagères quelque chose qui pourrait m’exciter un peu l’esprit. Je suis même allé jusqu’au grenier pour retrouver ce livre d’André Grabar que j’ai acheté il n’y a pas si longtemps que ça : L’iconoclasme byzantin. J’ai aussi descendu les deux tomes de l’Enquête, d’Hérodote, mon livre sur Mimar Sinan, celui sur l’art de Constantinople de Stéphane Yérasimos et enfin l’Art seldjoukide et ottoman de Giovanni Curatola.

Iconoclasme ; un terme qui m’a toujours paru étrange parce que je ne savais pas ce qui se trouvait derrière et qui semble un peu moins mystérieux que celui d’iconodulie, qui donne iconodoule, venant du grec εἰκονόδουλος, qui vénère les images.

J’ai découvert la crise iconoclaste du christianisme le jour où je suis allé à Istanbul pour la première fois et que j’ai ouvert dans l’avion le livre d’Alain Nadaud, L’iconoclaste, une fiction historique sous forme de faux guide touristique des hauts-lieux de la civilisation byzantine, et dont j’ai déjà longuement parlé.

Deux des sens du mot byzantin :

  • Qui est d’une subtilité excessive, compliqué à l’excès.
  • Discuté, incertain (par allusion aux disputes sur le « sexe des anges » qui occupaient les Byzantins alors que leur ville était assiégée par les Turcs).

Ce qui est byzantin, pour ces deux acceptations, décrit par extension ce qui fait que Byzance a précisément été conquis par les Turcs. Les Byzantins n’avaient d’yeux que pour les discussions théologiques et pensaient à tort que leur simple vénération des icônes de la Vierge les sauverait de l’envahisseur.

Quelque chose en moi n’arrive pas à se fixer, mon attention dérive, mon esprit vagabonde, ne sachant pas sur quoi se focaliser. Je n’arrête pas de penser à ces gens étranges qui vous détestent car ils pensent que vous les méprisez pour ce qu’ils ne sont pas, parce qu’ils se pensent inférieurs pour une mauvaise raison, parce qu’ils pensent que vous les voyez comme des indésirables… Quoi ? On se trompe de chemin. Non, je ne vous méprise pas parce que vous manquez de culture générale. Il faut peut-être se poser la question de savoir si on ne les méprise pour une toute autre raison…

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Café du matin#5Café froidLe rêve de soleil et de chaleur me reprend. Il est là, il me taraude.

Il va de pair avec la fin de l’hiver, de cet hiver horrible, humide, triste, long interminable, qui même une fois le printemps arrivé continue de sévir.

La pluie froide qui tombe par intermittence, entre deux nuages qui s’écartent pour laisser passer un rayon de soleil.

Les grêlons comme des noisettes qui cognent au vasistas que je regarde d’en bas pour les voir arriver de haut avec l’impression qu’ils vont me frapper le visage.

Pffff, je n’en peux plus de ce printemps qui ne veut pas arriver.

Deux journées chaudes nous ont été distribuées comme on jette des cacahuètes à un singe, et puis plus rien.

Il fait froid. J’ai froid. Je n’arrive pas à me réchauffer. Je n’ai rien dans la tête.

Allez viens, on reste sous le plaid, sur le lit, on ne répond pas au téléphone… On éteint la télé et on écoute ce qui se passe dehors, mais on n’ouvre pas si quelqu’un sonne. On reste blotti l’un contre l’autre. On se tient chaud. Il n’y a rien ni personne qui puisse nous déranger. Et on ne sortira de là que quand on aura faim.

Bon, ok, ça ne durera que vingt minutes… C’est toujours ça de pris…

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Café du matin#4Café punkSordid details following… Qu’est ce qui peut bien me mettre de bonne humeur comme ça ? Le sale gosse est de sortie, avec son tee-shirt sur lequel une geisha fait un doigt d’honneur, chaussures et jeans de punk, il faut vous faire un dessin ?

J’ai toujours rêvé d’être une geisha, et surtout de faire un doigt d’honneur en étant une geisha.

Entre autres choses.

J’ai aussi toujours rêvé d’être un punk, avec des épingles à nourrice lardées dans le lobe des oreilles. Qui fait des doigts d’honneur. Tout est une question de posture.

Mais j’ai aussi toujours rêvé d’être une championne de lancer de poids, Soviétique de préférence, ou est-Allemande. Bulgare, à la rigueur.

Un champion de lutte turque, mes cuisses musclées engoncées dans une grosse culotte de peau noire et le corps intégralement enduit d’huile d’olive. Rien moins que ça. Quoi qu’il en soit, avec une grosse moustache. Accessoire indispensable.

J’aurais aimé être plein de choses, en réalité. J’aurais aimé et j’aurais pu.

J’aurais un peu moins aimé être Gérard Depardieu, par contre. Ou Poutine. Ça peut s’entendre.

En revanche, être pécheur au large des côtes du Vietnam, ça, oui.

Être ramasseur de coquillages sur une plage du Cotentin.

Laveur de voiture dans une station-service du Colorado.

Toutefois… toutefois… s’il y a une chose que je n’aurais pas aimé être, c’est une fonctionnaire de soixante ans, dont la voix doucereuse et le flegme compassé ne saurait cacher plus longtemps son aigreur, surtout si elle porte un short et des collants couleur chair pour venir au travail…

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Café du matin#3Café torrideQuarante-cinq degrés à l’ombre de ton corps frissonnant. J’ai les doigts rouges et gonflés sur mon clavier, gourds d’être resté trop longtemps dehors par quelques degrés en-dessous de zéro, resté trop longtemps à lire et à te chercher alors que tu n’étais pas là. Les pieds humides et froids, l’âme déchirée comme la glace qui fond et s’écrase sur le sol gelé, avec le même bruit, la même lourdeur.

Ton regard fuit, de chaque côté, et je me dis que tu cherches quelqu’un, quelque chose, qui visiblement n’est pas là, ou t’échappe. J’essaie de voir mais je ne trouve rien. Il n’y a que ton visage dans l’ombre, les yeux froncés à cause du soleil écrasant et derrière toi, la porte qui surplombe les marches sur lesquelles tu t’es assise dans cette rue qui continue à vivre autour de toi. J’entends un chien qui aboie, devine la silhouette d’un homme qui passe sans même te regarder, imagine une scène que je ne peux qu’esquisser mais qui se délite à chaque fois qu’une légère inflexion de la réalité vient bousculer l’ordre des choses que j’avais construit. La réalité donne souvent tort aux mensonges que l’on élabore, c’en est même l’essence, l’imagination se fracasse sur des murs bien réels, mais si on n’a plus pour soi les mensonges que représentent les rêves, alors autant tout arrêter maintenant et se laisser aller à se plonger dans une trivialité mordante, létale.

Il est 24h57. L’angélus électrique sonne toujours à cette heure-ci, et le silence se fait. Tout autour, dans la rue, dans l’esprit. En toi, en moi. Il y a juste besoin d’attendre que ça se termine. Non, ce n’est pas une parenthèse absurde et contraignante, juste un petit moment pendant lequel on s’astreint à ne rien dire. Je souris. Et j’attends.

J’attends.

Je t’attends.

Tu es belle avec ton chemisier jaune qui flotte dans l’air brûlant, petite abeille arpentant les rues poussiéreuses.

Je regarde ton visage qui se terre dans l’ombre de cette rue ensoleillée, tes longs doigts aux ongles peints en noir posés sur ton front pour éviter la luminosité trop forte, accentuée par le mur blanc de l’autre côté de la rue. Tes yeux se froncent encore plus, tu as du mal à les garder ouverts.

Quarante-cinq degrés à l’ombre de ton corps frissonnant. Et moi je continue d’avoir froid. Mes doigts sont morts, mon esprit est en feu…

Photo de Mohammad Usaid Abbasi sur Unsplash

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Café du matin#2Café à merCafé du matin, je ne sais plus combien. Une crème orangée, mousseuse, qui reste sur les parois de la tasse tandis que je bois la dernière goutte dans un léger bruit de bouche qui me permet d’aspirer tout ce qui peut rester dans la tasse.

Un frelon asiatique s’est introduit dans la maison. Son bourdonnement lourd de grosse bête volante qui prolonge mon mal de crâne a fini par cesser, et il a disparu dans la cuisine, certainement lové dans un des pots des plantes qui surplombent le plan de travail.

Un coup d’œil dans le miroir de l’entrée, j’ai les cheveux plaqués sur le crâne, les yeux rougis de n’avoir pas assez dormi, la peau fripée comme un vieux sac en papier, l’impression que l’odeur des draps me colle à la peau, mais que se passe-t-il ? Qui est cette personne en face de moi ? Il va me falloir encore quelques heures de sommeil pour supporter cette journée. Ou alors attendre que ma peau se resserre. Que les petits vaisseaux éclatés dans le blanc de mes yeux se rétractent. Que je prenne une bonne douche qui efface les traces de cette nuit agitée sous mon crâne. Que je fasse dégonfler ces paupières qui me donnent un air de lamantin endormi. Tempête sous mon crâne.

Il fait beau ce matin, le soleil me chauffe le dos. L’air est chaud, je le sens lorsqu’il pénètre mes poumons, alors qu’il est à peine midi. Mois d’avril qui ne promet rien du tout, la semaine prochaine sera fraiche, il faudra ressortir les petits pulls pour le matin. Et de quoi se protéger de la pluie.

Le vent chasse les pétales du cerisier qui a fleuri tôt cette année, en une nuée qui ressemble à des flocons de neige. Souvenir d’un café allongé sur les hauteurs du cimetière d’Eyüp Sultan, un café turc serré, que je bois jusqu’à cette étroite limite qui sépare le liquide du marc. C’est presque un art. Il ne me manque plus que le fes ottoman vissé sur le crâne pour répondre au cliché.

Profite, ça ne va pas durer…

Après une après-midi caniculaire passé à arpenter les rues pentues de Fener et de Balat, je me suis assoupi dans les grands poufs d’un café installé sur les rives de la Corne d’or, écrasé par la chaleur et transpirant comme un bœuf enturbanné. Sur le moment, on en souffrirait presque, mais la sensation de bien-être qui perdure n’a aucun équivalent.

Il y avait aussi un grand café le long du Bosphore, là où les vapur déversent désormais le flot des Stambouliotes à Kabataş, le Kaptanlar Aile Çay Bahçesi, le jardin de thé des capitaines, où des enfants sautaient dans les eaux froides et tourmentées, souvent dans le plus simple appareil, et où l’on pouvait boire des jus de fruits frais et du thé noir bien fort. Tout ceci n’existe plus. Il ne reste là que le béton encore frais qui forment de longs quais sans âme.

Dans une après-midi langoureuse, je retrace ces moments de ma vie où la joie d’être au monde écrase tout le reste, et je finis par m’endormir sur le canapé du jardin, les cheveux en bataille et les routes de la soie de Frankopan posé sur le ventre. Avec ça et l’amour, je peux mourir tranquille.

Der makam‑i ‘Uzzal usules Devr‑i kebirby Hesperion XXI et Jordi Savall | Cantemir Dimitrie (1673–1723)

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Café du matin#1Café aigreAlors voilà, on boit son café tranquille, premier café du matin… la journée risque d’être belle, légèrement voilée mais belle, la première vraie journée chaude de la saison, il va certainement faire chaud, du moins de quoi sortir en tee-shirt sans risque d’avoir le moindre frisson sur les tétons sous le tissu. Encore une occasion de ratée de s’exprimer avec pudeur.

Même pas eu le temps d’aller acheter un croissant à la boulangerie, celui qu’on croque goulûment et qu’on mouille avec une gorgée de café pour le faire fondre dans la bouche, avec en arrière-fond le pépiement garrulant des perruches qui frondent au-dessus des tilleuls. Oui, parce que la fenêtre est ouverte. On entend aussi la disqueuse qui tronçonne les canalisations d’assainissement qui vont bientôt disparaître sous terre. Ce sont ces petits bonheurs comme ça qui vous enchantent le coeur, qui vous passent de la pommade sur les plaies.

C’est toute une journée qui se dessine comme ça, personne pour faire chier, personne à emmerder, une petite solitude de sale gosse qui se complait dans son bureau isolé au fond du couloir. C’est fou comme ces petits plaisirs vous font votre journée, comme de s’endormir sur le tapis d’une mosquée à Istanbul lorsque dehors il fait 40°C.

Et puis tout d’un coup, le message arrive, celui qui vous dessine sur le visage un petit sourire sardonique, l’annonce d’un concert, certainement une oeuvre de Wagner avec tambour et trompette, façon orchestre de garde-champêtre, un peu dissonnant, mais qui garde sa superbe, un esprit goguenard et primesautier à la fois. Une odeur de feu de bois dans une cheminée dans une pièce humide, de quoi réchauffer l’âme et l’esprit. Une petite sucrerie, comme un loukoum qu’on fait fondre sous la langue avant de lamper une chaude gorgée de thé noir. Un délice arrogant…

J’ai hâte. Je ne suis inféodé à personne, je reste libre et pour tout dire, j’ai envie de rire un coup.

Le goût du café sur mes lèvres, l’horloge de l’église qui sonne une heure, mais je sais pas laquelle, un vent léger, la satisfation d’avoir bien bossé et d’avancer contre le vent, un jus de mangue acheté chez le traîteur d’en face qui coule dans ma gorge comme un nectar bienfaisant, quelque chose d’aussi rafiné qu’un panneau de bois sculpté par un artiste seldjoukide… rien ne m’arrêtera plus désormais, il va ya voir du grabuge… j’avais prévenu, je suis un sale gosse.

Café du matin #2 →

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Quelle journée étrange, quelle journée étrange… Après avoir hiberné en plein été pendant plus d’une semaine parce que je me suis fait rattrapé par un sale virus qui court pas mal ces derniers temps, j’ai vécu une étrange journée.

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Le hasard n’existe pas, m’a-t-on déjà dit plusieurs fois. Il n’existe pas, n’existent que des correspondances. Le monde entier ne peut être que le fait du hasard, d’un chaos sans ordre régi par des lois pré-établies, pas plus qu’il ne peut être fait d’une détermination originelle qui prétendrait que tout est prévu, organisé, et donc se prévaudrait d’un commencement et d’une fin qui sont déterminables par avance, mêmes si les critères qui le constituent sont éminemment complexes.

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J'ai toujours vécu en France, un peu voyagé mais pas tant que ça, quelques sauts de puce sur le globe qui m'ont permis de voir autre chose que mon pays, de sentir d'autres parfums, de m'imaginer que l'autre qui vit au bout de la terre n'est pas si différent que celui qui vit juste à côté de nous. Cet étranger est même parfois moins différent de soi que celui qui, précisément, nous semble le plus familier.

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Bir varmış, bir yokmuş. Voilà. Nous y sommes. Les lubies d’une collègue qui revient de voyage, un guide touristique datant de 2007 et qui contient quelques informations fausses (il existerait une synagogue toute en bois à Fener qu’on pourrait visiter, elle n’existe plus depuis 1937 et était construite en pierre), la lecture de mes carnets de voyages sur mon blog (...)

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Dans son petit appartement du centre-ville, les rideaux tirés, volets fermés, il est presque trois heures du matin lorsqu’elle ouvre un œil, les deux, entre ses paupières lourdes du sommeil qu’elle vient de subir. Ses longs cheveux raides éparpillés sur l’oreiller, la joue collée dessus et la bouche sèche, elle ne bouge pas, les yeux entr’ouverts.

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Il est en train de perdre ses clefs mais il ne le sait pas. Pas encore. Et puis de toute façon ça ne veut rien dire, on ne peut pas être en train de perdre ses clefs, c’est quelque chose de soudain ou dont on se rend compte après coup, dans aucune langue la forme progressive ne permet de dire qu’on est en train de perdre ses clefs. Et pourtant. Il est bien en train de perdre ses clefs.

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Je suis un petit con, du haut de mon âge avançant, de mes cheveux poivre et sel et de ma vue qui baisse, un petit con qui fait n’importe quoi, qui agit et réfléchit après, mais ce n’est pas grave, ça se finit toujours bien. Même mal, tout se passe.

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Le réveil sonne à 3h00. Sur le coup, je me demande ce qui me prend d’avoir mis le réveil si tôt, mais un soupçon de lucidité passagère me rappelle que ce jour n’est pas un jour comme les autres. Ce jour est important, peut-être le plus important, car c’est aujourd’hui que je vais rendre visite au plus beau des temples de l’Indonésie : Borobudur.

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C'est à Nick Bradley que je dois d'avoir découvert ce petit proverbe japonais, dans son superbe livre Tokyo la nuit. Derrière sa couverture glacée de très bonne qualité, se cache un petit bijou qui fait immanquablement penser à une aventure murakamienne.

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J’ai l’impression d’avoir dormi des jours et des nuits entières, me réveillant dans un grand lit au milieu d’une chambre peinte en vert émeraude comme si je sortais d’un cauchemar poisseux, enfermé sous les pales d’un ventilateur bruissant dans une lumière jaune. Las et fourbu, je peine à me lever, l’estomac criant famine.

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Bornéo, Java, Sumatra… Des noms qui sonnent comme l’essence même de l’exotisme. Je me souviens, gamin, avoir lu ces noms sur le vieil atlas de mes grands-parents, des noms étranges qui ne me disaient rien et que je voyais placés sur de longues bandes de terre dont je ne comprenais pas la position, dont je n’arrivais à imaginer la grandeur.

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Viðkvæmni La tendresse de l’hiver

Un ode à la nature nue

C’est l’hiver, un hiver froid, un de ces hivers qui commencent avec l’humidité des jours d’automne que la pluie a détrempé ; les averses répétées ont gorgé la terre d’eau et ont terminé d’arroser les dernières plantations d’automne. Il faut à présent laisser la terre faire son affaire.

Les premières gelées ont flétri quelques feuilles, celles des plantes les plus fragiles. Les euphorbes Characias, nées sur les bords de l’océan, ressemblent à des chandelles mouchées, et les Echiums Pininana ont la vie dure, eux qui préfèrent les climats plus doux. Quant à ma passiflore antioquiensis, il y a fort à parier qu’elle ne repartira pas de là où elle s’était arrêtée, et qu’il lui faudra refaire des tiges avant de fleurir.

On est en droit de se poser la question de savoir pourquoi la croissance de végétaux cesse avec les premiers frimas. Est-ce parce qu’il fait froid ? Est-ce parce que la terre elle-même se refroidit et que de toute façon, les arbres ayant perdu leurs feuilles, ils ne peuvent pas grandir ? Non, c’est simplement que le développement de la plante se fait en deux temps. Le premier ; en été, la sève se met en marche et alimente les extrémités des branches, apporte les éléments pour que la plante puisse se développer. Plus de feuilles, plus de branches, serviront à alimenter la plante en lumière et captera mieux le dioxyde de carbone nécessaire à la photosynthèse. L’automne arrivant, les feuilles tombent, marquant le repos de la plante ; l’arbre a suffisamment fait de provision pour se mettre au repos, du moins en apparence. Mais une plante qui ne développerait qu’à partir du sol n’aurait pas de réserves suffisantes pour passer l’hiver. Une fois les feuilles tombées, c’est au système racinaire de prendre le relais et de se fortifier. Les plantes se durcissent dans la terre, s’ancrent naturellement et développent leur emprise entre les obstacles, accumulant au passage les bienfaits de la terre grâce aux radicelles qui se construisent. C’est la raison pour laquelle, contrairement à la croyance répandue, il faut planter les nouvelles plantes en automne, afin qu’elles puissent d’abord s’enraciner et s’attacher dans leur nouvel environnement. A la sainte Catherine (25 novembre), tout prend racine. Ce n’est pas qu’un simple dicton populaire, et il faut savoir également que la terre est toujours plus chaude que l’air ambiant. En automne, il faut semer aussi le gazon, qui profite de la chaleur de septembre et d’octobre pour s’enraciner. Les brins, eux, auront tout le temps de pousser au printemps.

Pendant tout ce temps où l’on a l’impression d’une nature au repos, c’est sous la terre que tout se passe. Les vers de terre en profitent pour creuser plus profond afin de trouver la chaleur nécessaire à leur corps nu et rose. Ils avalent la terre pour la rejeter plus fertile. Et nous, nous ne voyons rien, parce que nous sommes au chaud, en train de lire un bouquin au coin du feu, un plaid sur les genoux.

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Mes lectures d’hiver me maintiennent dans un doux sentiment d’exaltation et de calme. Je prends mon temps, rien ne presse, rien ne justifie la boulimie de pages avalées à la va-vite.

  • Hiver arctique, de Arnaldur Indriðason
  • Aksja, de Ian Manook
  • Vík, de Ragnar Jónasson
  • La dame de Reykjavik, de Ragnar Jónasson
  • Et le magnifique Sexus Animalus, d’Emmanuelle Pouydebat, superbement illustré par Julie Terrazzoni

Arnaldur Indriðason J’ai profité de ces derniers temps pour mettre de l’ordre dans ma vie de tous les jours, ranger mes livres, les classer et les répertorier, passer du temps avec mon fils et profiter de sa bonne humeur quand il en a. J’ai rangé mon grenier, mais j’ai la vive sensation que rien n’est jamais fini et qu’il reste encore des tonnes de cartons à trier, que cela ne s’arrête jamais. Je comble une vie dans laquelle un gouffre s’est creusé et que je n’arrive plus à remplir.

Malgré mes tentatives d’être heureux, quelque chose me plombe, comme si le sens de mes actes, au travers de mon travail pour lequel je me donne sans compter, au travers de ce que je peux faire chez moi alors que je suis quasiment tout le temps en télétravail, ne sortant que de rares fois pour acheter de quoi me nourrir, comme si le sens de mes actes ne m’était plus vraiment évident, et qu’il fallait sans cesse que je me questionne sur la raison des choses, leur bien-fondé. Je crois que c’est cela ; je cherche du sens. Et je crois que je ne le trouve pas.

Je me maintiens dans l’illusion que les voyages me sauveront de la routine, mais je ne peux même plus compter là-dessus. J’avais commencé, dès le mois de septembre, à croire que l’été suivant pourrait être celui d’une parenthèse agréable dans le sud-est asiatique, en pays Khmer, dans les montagnes laotiennes, quelque part sur une plage chaude au bord du Golfe de Thaïlande ou les pieds nus dans une rizière de Sumatra. Mais l’été se rapproche, en même temps que la possibilité de sortir des frontières s’amenuise. Peut-être est-ce l’occasion de se replonger dans les voyages anciens, de feuilleter la couverture de magazines disparus et d’imaginer quelle vie j’aurais pu avoir si je n’étais pas né ici. En quelques mots, je tourne en rond.

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Les subak de Jatiluwih Ubud stories #13

25 février 2014 : Les superbes rizières en escalier de Jatiluwih Après la petite déconfiture de la veille, je décide de prendre un peu le temps, de me lever tard et de faire quelques longueurs dans la piscine, histoire de délasser mon esprit, pour de bon.

Après midi, je décide de faire appel à un taxi, un autre, un bien, un fiable — celui d’hier est rayé de la liste de l’hôtel. Je ne parle pas bahasa mais ce que j’entends au téléphone me laisse comprendre qu’un client qui se plaint n’aura pas l’occasion de se plaindre deux fois. C’est un ami de la jeune réceptionniste qui porte le doux nom de Pingki et un grand sourire sincère qui arrive. Un type d’une quarantaine d’année avec les dents de traviole, qui parle tout doucement et à l’air un peu hagard, mais surtout, très gentil. Mon but de la journée, partir sur la route pour aller sur Jatiluwih, un superbe paysage vallonné de rizières en escalier dont la technique de fabrication est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO ; ce sont les fameux subak.

Un subak est un système d’irrigation parfaitement écologique, s’appuyant sur un système hydraulique communautaire, généralement construit en aval d’un temple de l’eau. Le principe est d’une simplicité extrême et repose sur une philosophie typiquement balinaise, le Tri Hita Karana, les trois causes du bien-être (harmonie entre êtres humains, harmonie avec la nature, harmonie avec les divinités). L’eau jaillit là où se trouve le temple, gardé par les prêtres et s’écoule dans les rizières, apportant le substrat nécessaire à la culture du riz, dont le bienfait permet aux hommes de se nourrir.

La route est magnifique, et j’ai largement le temps de regarder puisque nous roulons en moyenne à 30 km/h. Quelques pointes à 80 pour doubler, mais sur Bali on roule doucement en général. Lorsque nous arrivons dans les montagnes, les paysages se transforment et ce sont désormais des lacets qu’il faut enquiller, une succession de lacets et de routes droites au bord desquelles on peut voir les travailleurs des rizières dans leur quotidien. Wayan, mon chauffeur, manque plusieurs fois d’écraser des poules ou des chiens. On sent que la population est pauvre, plus pauvre qu’autour d’Ubud. Il faut environ 1h30 depuis Ubud pour rejoindre Jatiluwih, c’est l’occasion de croiser sur la route des femmes aux alentours des villages, portant leur panier tressé sur la tête.

Nous arrivons sur les hauteurs. Il faut payer 15.000 roupies (1 euro) pour entrer dans le parc. Il laisse la voiture en face d’un warung et m’indique le chemin pour accéder aux rizières. Je croise beaucoup de gens qui travaillent, des visages souriants pour la plupart à qui je m’amuse à lancer des selamat sore auquel on me répond facilement et toujours avec le sourire. Les gens qui n’ont rien à vendre ont le sourire sincère puisque c’est celui qui ne demande rien…
Le chemin des rizières est superbe, on peut y voir les terrasses serpenter avec grâce le long des flancs de la montagne, un riz aux feuilles déjà épaisses masquant l’eau qui baigne à ses pieds.

Le paysage est splendide au pied de la montagne qui elle, a la tête dans les nuages. Il fait un temps doux et humide, agrémenté d’un petit vent agréable qui change des températures parfois accablantes. En sortant des rizières, je dis à Wayan que je souhaite déjeuner quelque chose. Pas de problème, il m’emmène vers une grande terrasse, une usine à touristes pour Chinois, mais je décline et je lui dit que je veux aller déjeuner dans le warung devant lequel il s’est garé où deux jeunes filles semblent s’ennuyer ferme. Il semble de ne pas comprendre, mais moi je me comprends… Je m’assieds et commande un ayam sayur, du poulet dans une soupe de légumes que je partage avec un chien qui n’attend que ça. Je lui donne les os qu’il fait craquer sous la dent.

Comme je suis parti tard, je ne reste finalement pas si longtemps que ça à errer dans les rizières de Jatiluwih, mais suffisamment pour ressentir le calme qui se répand ici comme une onde magique. Le vert, omniprésent, est comme une présence rassurante de la nature au beau milieu de cette île douce, parfois âpre, où la douceur de vivre peut se ressentir partout, même dans les villages les plus reculés et les plus pauvres. Une sorte de langueur semble être la règle, peut-être à cause de la chaleur étouffante de ces lieux humides où flotte une odeur à la fois végétale, source de vie, et mortifère, où les eaux n’ont pas grand-chose à faire que croupir.

En quittant la montagne, la brume se désépaissit, je traverse des villages où chacun semble affairé dans le soir tombant. Le soleil rasant exacerbe les reliefs d’une vie simple au bord de la route, donnant à voir des visages burinés par le soleil et une vie champêtre passée à travailler aux champs. Quelque chose de doux m’enveloppe, d’à la fois satisfaisant et de profondément calme. Je m’endors presque dans le van qui me ramène au village, à la petite vitesse qu’impose ces routes cabossées.

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Moment récolté le 25 février 2014. Écrit le 20 juin 2020.

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Bali sous un mauvais jour

Ubud stories #12

24 février 2014 : La campagne et les rizières de Bali Quatrième jour sur l’île des Dieux. J’ai passé une mauvaise nuit, j’aurais dû me méfier. Une sciatique lancinante m’a empêché de dormir une bonne partie de la nuit et je n’ai réussi à faire passer la douleur qu’à coup de paracétamol. Au réveil, sur le muret devant la chambre, juste à côté de la petite maison des esprits en pierre volcanique, une offrande a été déposée par des mains délicates, accompagnée d’un bâtonnet d’encens qui diffuse dans l’air saturé d’humidité une douce fragrance entêtante.

Aujourd’hui encore, j’ai commandé un taxi pour la journée, pour un programme ambitieux puisque cette fois-ci, je compte me rendre jusqu’au nord de l’île. Bali est une grande île où l’on peut rouler longtemps sur des petites routes de campagne avant d’atteindre sa destination. Mais je suis confiant et me dit qu’une bonne virée me fera sortir un peu du centre de l’île. Même si l’on imagine que Bali est une île aux plages paradisiaques, ce n’est pas forcément le cas et je vais m’en rendre compte aujourd’hui.

Lorsque le chauffeur de taxi arrive avec son van pourri, je me dis instantanément que c’est un margoulin et qu’il doit y avoir une erreur. Une type habillé tout en noir, portant catogan et à la bouille qui me fait plus penser à un Maori qu’à un Indonésien, accompagne l’autre, qu’on croirait sorti d’un mauvais polar. Soit disant que c’est son cousin et qu’il est en formation. Je pense plutôt à quelque chose comme un retrait de permis…

Il faut toujours une journée plus pourrie que les autres dans un voyage. Eh bien ce fut celle-ci. Le programme de la journée consistait en une excursion comprenant plusieurs étapes dont la plage de sable noir de Lovina (au final sans intérêt autre que le sable noir), le palais royal de Mengwi (que je n’ai jamais vu), les sources chaudes sacrées de Banjar (que j’ai failli ne pas voir parce que le chauffeur ne savait pas où c’était), les plantations de café de Munduk (que je n’ai pas vues non plus parce que le chauffeur ne savait vraiment pas où c’était), le temple Ulun-Danu, sur le lac Beratan à Bedugul (où finalement ce ne sont que les locaux qui viennent et qui n’a pas vraiment d’intérêt et dont le paysage était plongé dans un brouillard à couper au couteau), les chutes d’eau de Gitgit (pas fait non plus parce que j’ai senti le plan mafia arriver gros comme une maison, soit disant qu’il fallait un guide pour descendre alors que ce n’est pas vrai) et enfin les rizières en terrasse de Pucang (que je n’ai vu que de loin, depuis la terrasse d’un hôtel désaffecté, en partie, parce qu’il fallait vraiment rentrer à l’hôtel — c’est surtout que le chauffeur ne devait pas savoir par où y entrer).

Donc résultat des courses : journée pourrie, pressé que ça se termine, mais si ce chauffeur qui s’appelle Ketut (comme la moitié de l’île parce que les hommes portent un prénom en fonction de leur rang de naissance dans la famille) a cru pouvoir m’emmener dans ses plans à la con, il s’est planté et a donc certainement passé une journée pire que la mienne parce que son manque à gagner en commissions a dû se réduire à peau de chagrin.

OK, tout le monde veut sa part du gâteau, tout le monde veut gagner de l’argent, mais si tout le monde ne prend pas conscience que le monde n’est pas divisé en ceux qui soutirent et ceux qui crachent sans discernement, il va falloir remettre un peu d’ordre dans tout ça. Je ne me suis pas gêné pour dire à la réceptionniste de l’hôtel que la journée avait été nulle et sans intérêt ; elle m’a dit qu’ils ne feraient plus appel à cet urluberlu.

J’ai tout de même vu de beaux endroits, des jolies rizières dans le soleil éclatant, des routes défoncées, des ponts au-dessus de gouffres verts, des temples majestueux, des mosquées vertes, j’ai même vu un enterrement musulman et un cimetière chrétien, un chien debout derrière son maître sur un scooter, des gens sourire, beaucoup de gens sourire, des sales gueules de truands, des petites averses, des grosses pluies, du brouillard tellement épais qu’on n’y voyait pas à dix mètres dans les petites routes de montagne, des singes qui se tapaient dessus pour un ramboutan, tout un tas de petites choses qui ont fait que la journée n’était pas si ratée que ça, mais quand-même, pas aussi bien que je l’aurais voulu.

Bref, ce n’est qu’un accident et ce ne sera certainement pas la dernière fois que je me fais avoir en voyage, mais je commence à connaître les combines de ces petites mafias. Heureusement, j’ai bien fini cette journée en allant voir un superbe spectacle de danse Legong par la troupe Sadha Budaya, en plein cœur du palais royal d’Ubud. Une très jolie prestation avec des danseurs dont les attitudes me font penser à du théâtre kabuki mâtiné de danses khmères.

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Moment récolté le 24 février 2014. Écrit le 13 juin 2020.

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