Chroniques narratives - Random Songs: Recent Episodes

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Michael Gira est à moitié nu sur la scène. Il hurle dans son micro tandis le groupe explose les tympans des spectateurs avec les rythmes martiaux d’une batterie ponctué d’une basse goudronneuse. Michael Gira prend son chapeau de cowboy, il ressemble à ce type louche dans Mulholland Drive, celui qui apparaît dans un ranch sur les hauteurs de Los Angeles pour inciter le personnage joué par Justin Theroux à embaucher une actrice. Michael Gira joue de la guitare acoustique et chante du folk gothique avec Jarboe avant de tout lâcher pour malaxer sa musique et annoncer Godspeed You ! Black Emperor avec « Soundtrack For a Blind ». Michael Gira, immense, imperturbable, sérieux comme jamais, dirige son groupe (Swans ? Angel Of Light ? World of Skin ? Tout ça à la fois ? ) d’une main de fer. Michael Gira, 71 ans, esquisserait-il pour une fois un sourire ?

« Birthing », le nouvel album de Michael Gira, pardon je voulais dire de Swans, reste dans la continuité des précédents sortis depuis la reformation du groupe en 2010. On y retrouve des morceaux s’étirant sur une vingtaine de minutes où une sorte de post-blues lysergique teinté d’expérimentations sonores et bruitistes sert d’écrin pour un Michael Gira prompt à déclamer ses écrits avec gravité. De quoi parle-t-il sur I Am The Tower ? Un building oppressant qui surplombe une ville moderne tentaculaire ? Une tour ancienne gravi par Conan le Barbare pour dérober un trésor et y trouver Yag-Kosha, le dieu-éléphant ? Pardon je divaguais entre deux notes de guitare et les percussions qui s’agitent depuis de longues minutes.

On dira ce qu’on voudra mais Swans sait soigner ses ouvertures. Les premières notes de The Healers, à savoir des guitares électriques fractales, une basse discrète, des choeurs quasi-religieux et le chant baryton de Michael Gira plantent le décor et hypnotisent ceux qui choisiront d’écouter les presque deux heures de « Birthing ». Passer cette sentencieuse introduction, le morceau décolle au bout d’une dizaine de minutes dans un déluge sonore, sombre, élégiaque et magnifique. Et si le leader de Swans demeure cet ultime chef d’orchestre dont l’autorité transcende cette musique, il ne faut pas oublier que la force de frappe du groupe repose aussi sur les épaules de Phil Puleo, Kristof Hahn, Dana Schechter, Christopher Pravdica, Larry Mullins et Norman Westberg.

( ♫) Swans – The Healers

Mathieu

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Comme quoi il est possible de sonner electro avec une voix, une guitare, une basse et une batterie. Jugez plutôt : des rythmiques aussi répétitives qu’une boite à rythmes taillée pour l’énergie des dancefloors, des riffs étouffés au médiator pour sonner comme un séquenceur à la tension palpable, des fréquences graves qui vous rentrent dans le haut de l’estomac et un chanteur qui prend tout le reste, telle une chanteuse pop que rien ni personne ne peut arrêter, voilà à peut prêt tout ce que l’on peut entendre chez Model/Actriz. C’est déjà beaucoup tant le quatuor déploie une énergie folle et rare, une musique bouillante qui transforme chaque salle de concert où ils passent en une nuit dansante jusqu’à l’épuisement.

Avec « Pirouette », Model/Actriz laisse un peu de côté le son très post-punk de son premier disque, « Dogsbody » – basse en avant, sons anguleux, voix détachée, tu connais ça par cœur – pour sublimer une musique électronique avec des instruments résolument rocks. Dès Vespers , le groupe pose les bases d’une techno minimaliste jouée par un groupe de no-wave. Le chanteur, Cole Haden, change plusieurs fois de tessiture, joue avec sa voix en l’explosant sur plusieurs registres, entre séduction et intimité transgenre. Plus que jamais, Model/Artiz joue comme s’il était sur la scène d’un dernier cabaret ouvet avant la fin des temps. Seule une pause acoustique avec Acid Rain viendra calmer l’ensemble avec quelques accords joués à fleur de peau pour un titre résolument pop.

Diva démarre sur une note guitare gémie jusqu’à l’obsession avant de laisser la place à un spoken-word débité sur une basse tendue comme jamais et une batterie qui vous pousse à hocher de la tête sans réfléchir. La composition mute rapidement vers une sorte de musique électronique à la fois cagneuse et sensuelle. La voix de Cole Haden navigue entre l’expression imparable de son journal intime et l’extravagance d’une tragédie hardcore. Quatre minutes et dix-sept secondes où Model/Artiz ne semble pas vouloir choisir entre émotion pure et danse cathartique.

( ♫) Model/Actriz – Diva

Mathieu

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Riffs graves joués sur une guitare accordée en do, un ou deux batteurs trimbalant leurs rythmiques ici précise, là déstructurée, une ou deux basses si le cœur vous en dit, le chant qui ressemble à un cross-over entre Captain Beefheart et Gene Simmons, un morceau totalement ambiant à base de sur-régimes saturés : voici une liste non-exhaustive d’éléments que l’on est quasi-sûr de retrouver sur chaque album des Melvins. Ce sont un ensemble de repères utiles face à la production exhaustive de Buzz Osborne et Dale Crover, un ou deux disques pas an, au bas mot. J’ai tendance à écouter leur nouveau disque au grès des envies, avec l’impression de voyager en terres connues tout en restant près à la moindre surprise. Bien malin qui peut prédire ce que ces deux là prévoient pour leurs prochaines compositions.

L’histoire de « Thunderball » rejoint celle du groupe puisque l’album a été enregistré avec sa formation de 1983, à savoir Buzz Osborne au chant et à la guitare mais surtout Mike Dillard à la batterie, qui officia rapidement dans le groupe avant la venue de Dale Crover. On aurait pu croire à un retour au source énervé sous le signe d’une sorte de Sludge-Punk débonnaire, ce qui est le cas par exemple avec l’inaugural King Of Rome dopé en power-chords cagneuses, mais pas tout à fait. Les Melvins ont aussi appelé Ni Maîtres et Void Manes pour y rajouter quelques expérimentations sonores comme ce Vomit of Clarity où des synthétiseurs analogiques cherchent à crever nos oreilles à coup de blip-blip bitcrushés comme jamais.

Les presque dix minutes de Victory Of The Pyramids réussissent à ne pas ressembler à un morceau de bravoure, mais plutôt à enchainer dans le désordre un peu tout ce qu’on attend d’eux : un démarrage porté par des guitares presque pop, Buzz Osborne sonne ici comme un station de radio indé avant de changer immédiatement de tempo pour partir dans une sorte de boogie massif. Une basse râpeuse rentre en jeu après un nouveau break, et c’est une lente progression vers une sorte de rock lourd, parfois progressif, et, soudainement, psychédélique. Le morceau s’étire jusqu’à nous hypnotiser sur sa dernière moitié totalement instrumentale, où les claviers modulent leurs nappes électroniques avant de s’achever sur un long bourdonnement. C’est pas mal mais ne vous y attachez pas trop, les Melvins sont sûrement partis sur autre chose depuis.

( ♫) Melvins – Victory Of The Pyramids

Mathieu

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Jusqu’à quand faut-il laisser jouer la note qui résonne ? Le bourdonnement nous plonge-t-il autant dans un ailleurs imperceptible qu’une percussion nous dévoilant certaines splendeurs cosmiques ? Difficile d’y répondre alors que l’épuisement me tombe sur les épaules ce soir au Petit Bain pour l’événement Rage Sacrée. Je n’ai pas pris pas d’alcool en écoutant les groupes programmés, et cela malgré le folklore traditionnel joué à la perfection par Shovel Dance Collective. Autant dire que j’étais plutôt heureux de me retrouver dans le noir avec à peine une lueur rouge pour voir sur scène Rien Virgule. Synthétiseurs nébuleux, chant proche d’un obscure patois italien et batterie horizontale : Tout me donne alors l’impression d’avoir trouvé un refuge contre le bruit cauchemardesque de notre monde.

Sorti en ce début d’année, le nouveau disque de Rien Virgule, « Berceuse des deux Mondes » me donne parfois l’impression d’être hanté par leurs harmonies célestes. Les mélodies ambiantes et fiévreuses piannotées par Anne Careil s’entrelacent avec ses histoires psalmodiées en Italien tandis que les percussions déformées, rythmes incantatoires et échos lointains de Mathias Pontevia surprennent sans heurter, interroge sans violenter, expérimentent sans hésiter. Les nappes de synthétiseurs de Manuel Duval jouent avec l’électronique jusqu’à sonner comme un rêve vaporeux, une BO d’un Giallo qui se serait perdu dans la cinéphagie des années 80, une transe pour circuits et transistors. Dorénavant trio – Ils ont tragiquement perdu leur quatrième membre, Jean-Marc ReillaRien Virgule transporte jusque dans ses derniers retranchements, diffusent des ondes cosmiques pour nos mémoires et donne l’impression de n’exister que la nuit.

Plusieurs films semblent collaborer dans Chute imaginaire d’un Astre. A la fois un documentaire psychédélique où le compositeur de la bande-son aurait eu carte blanche pour faire sonner ses expérimentations bruitistes avec des claviers partant tranquillement vers le rock progressif. Anne Careil y chante d’une voix mélancolique, comme si c’était la fin du monde, malgré tout ce qui avait été fait pour l’empêcher, personne n’avait écouté, il est tant d’accepter tout ça avec calme et sérénité. Le petit solo de synthétiseur venant conclure le morceau est plutôt bienvenu. Dans mes souvenirs, le public bienveillant de Rage Sacrée et du Petit Bain l’avait accueilli chaleureusement.

( ♫) Rien Virgule – Chute imaginaire d’un Astre

Mathieu

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Destruction méthodique des tympans à coup de percussions épileptiques remontées comme jamais par une guitare prompte à cisailler de façon véhémente ce qu’il reste de vos oreilles. Puis, si vous survivez au premier titre, le second remet ça, inlassablement, avec des touches de synthétiseurs électro-analogiques nimbant le tout de modulations stridentes qui lacèrent les dernières couches de votre cerveau. La clé qui ouvre la porte vers le bruit, une certaine dose de violence sourde accumulée sur plusieurs années et un défouloir organique concassant méthodiquement les restes de votre raison sont là et extrême comme jamais. L’album s’appelle « Get Old Or Die Tryin’ » (non, ce n’est pas du 50 Cents) et cela faisait presque 10 ans que l’on attendait le retour de Pneu.

Si après l’immense Mort Aux Chats vous pensiez reprendre votre souffle avec Faire Croire Que, détrompez-vous. C’est un piège distordu et faussement calme pour vos perceptions. La tension repart sur un rythme infernal avec Intelligence Supérieur jusqu’à atteindre un début de point de rupture. L’excès et la profusion de riffs accélérés, saturés, compressés semblent ne jamais s’essouffler, démultipliant la moindre note de guitare, de percussion et de synthétiseur jusqu’à devenir une expérimentation hypnotique déviante. Sur L’Offre Culturelle tout n’est bruit blanc et soubassement punk qui n’offrent aucun apaisement, aucune quiétude. Paradoxalement, il en reste une forme de joie jusqu’au-boutiste où l’on se surprend à hocher benoitement de la tête en écoutant accords et batteries viscéraux. Il s’agit, en quelque sorte, d’une destruction mignonne pour survivre en ce bas-monde.

Si à l’heure du chaos vous vous demandez comment devenir vieux, jouer de la guitare avec une syncope déglingué, frapper tellement fort sur vos futs jusqu’à finir à bout de souffle en quelques minutes, les mains en sang avant qu’un contrôleur MIDI n’enclenche une suite de blips-blips aussi cagneux qu’une boule de ping-pong rebondissant à l’infini sur votre tête, alors écouter donc Getting Old. Le bordel dure 5 minutes et, franchement, on mérite bien ça.

( ♫) Pneu – Getting Old

Mathieu

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J’avais rapidement écouté Chat Pile et « God’s Country ». Une batterie martiale, une basse experte en lancé de parpaing, des riffs de guitare façon fil de fer barbelé qui vous découpent méthodiquement les oreilles et un chant qui passe de la froideur du post-punk aux déclamations viscérales du sludge en passant par quelques hurlement aiguës d’influence Black-Metal nous avait secouer si fortement l’épaule qu’on avait finit par déambuler seul et hagard dans des terrains vagues innommables. Le trio d’Oklahoma monte d’un cran avec les dix titres de leur second disque, « Cool World », où les dissonances poisseuses martèlent un portrait à la fois violent et désespéré d’une Amérique cauchemardesque.

La noirceur dissonante et les hurlements blafard de I am Dog Now nous sont jetés en pleine figure, et entre deux secousses véhémentes, l’origine du nom du groupe revient à nos esprits embrumés. Rien à voir avec les félins préférés d’Internet, Chat Pile fait référence aux amoncellements de déchets de plomb miniers, pollution à ciel ouvert et chose courante dans la région d’origine du groupe. Ca vous donne une idée de l’ambiance. Pour le reste, on passe de l’aliénation du corporatisme avec Funny Man, au voyeurisme malsain de Camcorder en s’arrêtant sur l’anéantissement total du monde avec The New World. Plus calme, et virant parfois vers l’indus, Milk of Human Kindness et Frownland ne reposeront qu’un temps nos oreilles, tout ceci n’est que rage contenue qui finira par exploser dans un déluge de larsens sur son dernier tiers.

Chat Pile semble se prévenir du sur-régime sur Shame, mais ce n’est que de courte durée. Sur une basse râpeuse comme jamais, Raygun Busch se met à chanter de façon étonnement calme. Dans un état de semi-détachement, il sonne comme dans un groupe de rock indépendant des années 90. Une guitare aussi cagneuse qu’une déflagration de bruit blanc fera basculer l’ensemble dans un massif mur du son sur lequel nous nous fracasserons sans aucune hésitation. Raygun Busch en profite pour scander le reste du titre avec un chant guttural à s’en arracher les cordes vocales. Il va sans dire que je serai là pour les voir jouer au Trabendo, le 28 avril.

( ♫) Chat Pile – Shame

Mathieu

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Parfois il ne faudrait rien faire d’autres que plaquer rageusement quelques accords de guitare. Shannon Wright revient de loin et rien n’est moins sûr en ce qui concerne l’avenir. La perte des proches – Philippe Couderc, le fondateur du label Vicious Circle qui avait cru en elle dès ses débuts à la fin des années 90, puis celle de Steve Albini, ingénieur en son attitré – ainsi que la découverte d’une maladie auto-immune n’ont pas arrangé les chose, loin de là. Il fallait donc revenir avec des chansons, huit titres dissonants que l’on découvre sur l’immense « Reservoir of Love ». Cagneuse et le spleen plein la tête, Shannon Wright sublime les riffs rageurs et fulgurants.

La noirceur saturée de Weight of Sun évoque les fantômes noisy du rock 90’s et c’est à la fois distordu, sourd et plein de détermination indestructible. Si les lignes mélodiques et déliquescentes de Hits et Mountains trimbalent leur lots d’émotions, de doutes, c’est pour mieux nous surprendre au détour de refrains qui tournent immédiatement à l’acte de résistance pour survivre dans ce monde qui s’écroule. Seule au piano sur Countless Days et le conclusif Something Borrowed, Shannon Wright nous prend par la main et chante d’une voix fêlées, comme pour mieux nous inviter à contempler le moindre recoin de nos mémoires fracassées. D’une rare justesse Shadows fera couler nos dernières larmes avec son final poignant, où les cordes viennent magnifier ce blues-rock cadavérique.

L’album est un chef d’oeuvre mais c’est son ouverture, Reservoir of Love, qui m’a le plus marquée. Shannon Wright nous accueille avec une petite boite à musique mixée sur un fond de nappes bourdonnantes, menaçantes. Le reste n’est que guitares mitrailleuses, pesantes, promptes à remplir l’espace de toute la pièce avec leur fuzz étouffée. La voix de Shannon Wright dit le son d’une époque qui tourne mal avant de nous offrir un espace, un abri à garder pour nous, jusqu’à la fin de nos existences. Des paroles fortes qu’on se rappellera quand tout par à vau l’eau, « Swim In Your Reservoir of Love / I Wanna / I Wanna ».

( ♫) Shannon Wright – Reservoir of Love

Mathieu

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Plusieurs Will Oldham se croisent et se rencontrent avant de partir dans une direction différente. Il y a le Post-Blues fiévreux de Palace, le folk intime de Bonnie ‘Prince’ Billy et quand il ne vient pas juste chanter sur certains rares titres de Tortoise, Will Oldham se lance dans une reprise boisée d’une chanson de R’n’B. Parfois il fait tout cela en même temps et cela peut autant donner une suite de morceaux dispensables qu’un très bon disque. C’est le cas du très bon « The Purple Bird » sorti au début du mois de février. Pour ce nouvel album, Will Oldham est parti à Nashville et il a composé avec quelques légendes de la country, Tim O’Brien, Pat McLaughlin et John Anderson. C’est probablement grâce à cette rencontre que sa musique se trouve aujourd’hui magnifiée.

Will Oldham a été contacté par un grand mogul de la country, David Ferguson, puis il est venu en studio pour enregistrer sa musique alors qu’il n’est, pour une fois, pas son propre producteur. La méthode est une mécanique bien huilée : un lâcher prise au milieu de genres, le folk, la country, qui ne laisse pas toujours la place pour l’expérimentation. Mais il en faut plus pour entraver Will Oldham, qui, au détour de quelques accords, trouve le moyen d’évoquer en un clin d’oeil subtil les armes avec le faussement guilleret Guns Are For Cowards, les nuits de défonce avec Tonight With Dogs I’m Sleeping et une certaine idée de la dissolution des USA sur Turned to Dust (Rollin On). « Right is right, wrong is wrong / No matter what side you’re standing on / Can’t we all just get along? » Will Oldham ne s’en cache pas trop, c’est bien de l’Amérique de Trump dont on parle là au détour d’un couplet.

Will Oldham semble être en état de grâce sur Sometimes It’s Hard to Breathe. Sa chanson pourrait tenir avec juste une guitare acoustique, mais elle est ici accompagnée comme jamais. Un violon stratosphérique, une batterie légère, souple mais solide, une ligne de basse brillante et un petit riff électrique indispensable : tout ces détails prennent leur importance et emportent la composition vers un ailleurs qui magnifie le texte de Will Oldham. Le morceau s’arrête comme il démarre, comme un moment capturé qu’il ne faudrait jamais perdre. Une émotion à garder pour soi, entre deux trains, lors d’un retour pour le Kentucky.

( ♫) Bonnie ‘Prince’ Billy- Sometimes It’s Hard To Breathe

Mathieu

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Parmi toutes les formations néo-folk qui atteignent maintenant une vingtaine d’années d’existence, Tunng occupera toujours une place à part. A l’origine, le groupe anglais avait choisi de mélanger les guitares boisées avec les synthétiseurs, évoquant un cross-over entre les cordes pincées de Richard Thompson et les rythmes électroniques d’un maxi sorti chez Warp Records. Souvent enregistrés sous contraintes – n’utiliser que des guitares acoustiques, pas de réverb sur la voix – leurs disques distillent un psychédélisme doux que l’on savoure comme un thé raffiné en fin de dimanche après-midi. Je me souviens les avoir découverts sur leur troisième album, « Good Arrows », et je garde encore des images poétiques de cette pop mélangeant sons traditionnels et d’orchestration moderne.

Introspections et interrogations, telles sont les premières impressions ressenties à l’écoute des premières notes de « Love You All Over Again ». Les arpèges de Everything Else accompagnent une série de questions existentielles avant de nous laisser au milieu de quelques boucles hypnotiques, seuls, perdus dans nos pensées. Les harmonies vocales de Sam Genders, Mike Lindsay et Becky Jacobs s’entremêlent sur l’ensemble du disque, passant parfois d’un chuchotement intime à une chorale pour salon, comme sur le récit mélancolique de Snails. L’instrumental Drifting Memory Station laisse place au machine pour orchestrer une série de samples et de lignes mélodiques. Plus traditionnel, Levitate a Little retrouve le fingerpicking pluvieux du folk traditionnel anglais.

Sur Deep Underneath, Tunng convie tous ces éléments avec une beauté stratosphérique. Les guitares folks brillent sur chaque note, les synthétiseurs jouent leurs nappes vaporeuses, les boites à rythmes se rebiffent sur quelques bleeps grésillants, et puis, au détour du morceau, le chant du groupe nous attrape comme jamais, avec émotion et apaisement, comme une ballade à vélo au bord de la mer, avant la pluie. On en gardera quelques beaux souvenirs d’une simplicité désarmante.

( ♫) Tunng – Deep Underneath

Mathieu

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Il est des rendez-vous que je ne saurais rater. La compilation « Pop Ambient » que le label Kompakt publie chaque année, en pleine hiver, contient toujours une belle collection de plages sonores introspectives. Marcher seul en pleine rue dans le froid de la nuit, errer dans une forêt alors que le soleil semble poindre à travers les nuages ou tout simplement se resservir une tasse thé : Ces quatorze morceaux s’écoutent comme une déambulation lente dans des inter-dimensions sombres et baroques. Un pas de côté bourdonnant qui sonne comme un refuge troublé face à l’anxiété chronique que l’on peut ressentir dans la dérive chaotique de notre monde.

Des premiers drones vaporeux de Goldwasserfluss aux instruments traditionnels à corde de In Defense Of Symbolic Value 1 en passant par les boucles hypnotiques de Analysis of Variance II, ces sonorités précieuses évoquent des ambiances presque palpables, comme une énigme que l’on pensait pouvoir élucider avant de se perdre dans de fausses pistes, des dédales rougeoyants et ténébreux sur des sols marbrés, noir et blanc. La compilation « Pop Ambient 2025 » rassemble une liste de petits chefs d’oeuvres qui, au fur et à mesure des écoutes, deviennent progressivement une sorte de rempart indolent contre la violence sauvage de l’ultralibéralisme.

Sur Artifacts of Synthese, un morceau de Segensklang, on entend une série de boucles qui finissent par s’entrelacer jusqu’à nous fasciner par son minimalisme hallucinatoire. Une note vaguement distordue et cotonneuse, une basse lointaine, comme une pulsation vivace, puis une petite phrase mélodique jouée sur un synthétiseur venu d’un autre temps. On n’entendra guère plus de cette musique qui est à la fois comme une descente crépusculaire et une saut intemporel. Un bon moyen de se rappeler que le passé conditionne le futur.

( ♫) Segensklang – Artifacts of Synthese

Mathieu

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Un clignement d’oeil et 2024 se termine déjà. A l’occasion des tops de fins d’année de Popnews, j’ai pu rassembler quelques disques qui semblent être les 10 plus beaux de cette année. Dix, ce n’est pas beaucoup et il y en a plein d’autres qui mériteraient d’entrer dans cette liste. Toujours est-il que le classement en question méritait un petit mix de fin d’année, histoire de parcourir une fois de plus les titres en question.

Adrianne Lenker n’a pas son pareil pour écrire une belle chanson avec juste quelques accords de guitare acoustique, un violon et puis une poignée de mots profondément touchants. Sadness as a Gift, c’est la fin d’une histoire et le début d’une nouvelle.

J’ai déjà écrit des papiers ici et là sur le dernier disque de Geordie Greep, du coup je ne m’étendrais pas plus dessus. Son concert en décembre m’a donné l’impression que sa carrière solo semble bien partie pour marcher sur les pas de Frank Zappa, un père spirituel qui n’était pas en reste avec le jazz et les personnages outranciers.

Mélodies parfaites pour Cassandra Jenkins qui donne effectivement envie de trainer dans un magasin pour animaux de compagnie.

Les Fontaines D.C partent vers le succès et c’est tant mieux. Starbuster a tout du tube instantané, probablement une capsule temporelle des années 2020, quand on l’écoutera dans quelques années, entre deux coupures d’électricité, rationnée par un gouvernement totalitaire alors qu’il fait déjà 70 degrés à l’ombre.

Zoom, travelling arrière et mise au point pour ce titre de Corridor dont le riff de guitare me paraît assez imparable.

Une ruée vers l’or pleine de regrets, c’est la très belle histoire que nous raconte The Reed Conservation Society où les cordes pincées d’une guitare rencontrent un orchestre Morriconien et le piano d’un vieux bouge.

Retour au pays pour Myriam Gendron, dont le second disque trimballe son lot de fantômes apaisants.

« Tattoo the names of the Dead / On your hands ».

Il y a vingt ans Godspeed You! Black Emperor écrivait sur la pochette de leur disque la liste des multinationales qui à la fois produisent des disques et vendent des armes. Aujourd’hui leur musique est devenu une sorte de blues post-apocalytique capturant une fois de plus les horreurs de la guerre.

Je ne attendais rien du dernier Cure, et pourtant j’ai quand même été boulversé par certains passages du disque, une ouverture et conclusion atmosphérique et une poignante chanson sur son frère décédé.

Et pour finir, bonne année 2025 ! Je vous laisse avec un petit mix à écouter d’une traite.

( ♫) Adrianne Lenker (Sadness as a Gift) – Geordie Greep (Holy, Holy) – Cassandra Jenkins (Petco) – Fontaines D.C (Starbuster) – Corridor (Camera) – The Reed Conservation Society (Le Tamis) – Myriam Gendron (Long Way Home) – Shellac (Tattoos) – Godspeed You! Black Emperor (Pale Spectator Takes Photographs) – The Cure (Endsong)

Mathieu

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On imagine une maison plongée dans le noir. Il est tard dans le studio et David Pajo repose dans un coin de la pièce sa Fender construite à partir de morceaux de Jazzmaster, Stratocaster et Telecaster. Le musicien regarde un temps ses mains tatouées avant d’écouter la prise enregistrée avec un sens de l’équilibre proche de l’acrobatie. Il arrête le mix et relève la tête pour regarder l’ampli et les micros avec un sourire de satisfaction. Celui qui a été un temps l’un des premiers combattants du Post Rock (Slint, Tortoise, excusé du peu) compose aujourd’hui au gré de l’humeur, en égrenant les riffs sur sa guitare comme un miroir tendu sur sa psyché.

On le sait, David Pajo aime composer des disques qui semblent se répondre en prenant des directions inverses. Après le folk de « A Broke Moon Rises », le voilà de retour aujourd’hui avec « Ballads of Harry Houdini ». On y entend tour à tour une surcharge de distorsions bluesy avec Thanks You For Talking To Me (When I Was Fat), un détour vers le Western crépusculaire sur Devil Tongue et un mélopée diaboliques où les lignes mélodiques virent à l’hypnose dès les premières notes de People’s Free Food Program. Six morceaux où le folk primitif rencontre le krautrock méthodique. Les riffs s’étirent parfois vers le psychédélisme doux avant que sa voix blafarde ne vienne chanter par surprise quelques paroles qui nous touchent en plein cœur. Des ballades griffonnées sur un coin de table qui en quelques accords traduisent une émotion à fleur de peau.

Avec Barfighter c’est la dérive dans les méandres de Palm Springs, comme dans un film de Monte Hellman où l’on pourrait se retrouver face à un Warren Oates crépusculaire. Batterie cagneuse, lignes de basse en béton armé et guitares aventureuses, il n’en faut pas plus pour que ce titre de Papa M décolle. Au bout de 2 minutes et trente secondes, David Pajo marque une pause en marmonnant quelques paroles d’une voix grave qui convoque à la fois les fantômes du blues et les errances existentielles de Brian McMahan. Un tour de passe-passe mené d’une main de maitre, justifiant parfaitement le titre du disque, « Ballas of Harry Houdini ».

( ♫) Papa M – Barfighter

Mathieu

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On l’oublie un peu vite, mais les années 90 se sont déroulés comme un remake bruyant des années 70. Le retour des guitares et des cheveux longs après une décennie marquée par les synthétiseurs et les looks chics aura été aussi une gigantesque cacophonie où la moindre émotion sincère a souvent été broyée par l’ironie cynique de l’époque. Au milieu de tout ce marasme, la scène indie a perduré grâce au shoegaze et au post-rock tout en faisant un pas de côté pour se réfugier dans une poignée de disque truffés de fulgurances cagneuses et de longues plages atmosphériques. Beaucoup de tempête sous les crânes qu’un label comme Numero Group choisit de rééditer depuis une quinzaine d’année. Une pugnacité qu’il faut saluer et sans qui un groupe comme Duster n’aurait probablement pas eu la carrière que l’on connait aujourd’hui.

Lignes de basse épaissies par une couche de distorsion, guitares recluses, voix cafardeuse et boite à rythme rachitique : voilà à peu près tout ce que vous entendrez sur le cinquième album de Duster, « In Dreams ». Le plus surprenant, et cela même si le label Numero Group croit toujours autant dans le groupe de Clay Parton et Dove AmberJason Albertini est parti après « Together » à la suite de problèmes de santé mentale – le succès est au rendez-vous depuis 2020 grâce à TikTok. Envers et contre tout, la génération Z s’est prise d’amour pour cette musique à travers ce réseau social, et si, du haut de votre quarantaine vieillissante, un doute vous assaille, allez donc faire un tour du côté de la chaine YouTube NeoPunkFM et vous serez agréablement surpris.

Et s’il fallait choisir un titre plutôt qu’un autre, pourquoi pas Black Lace. Le morceau démarre sur une suite de notes éparpillées dans l’espace avant de laisser la place à une flux de saturation joué sur une guitare réverbérée, elle sonne comme un étrange refuge, un abri loin du reste du monde, un havre paisible. Le chant est quasiment chuchoté devant le micro avant de laisser quelques accords distordues nous prendre par la main. Dans ces moments les plus calmes, le titre est porté par une basse précise et prognathe. Et puis, au bout de 2 minutes et 32 secondes, Clay Parton et Dove Amber s’arrêtent sans prévenir, sur une note stratosphérique.

( ♫) Duster – Black Lace

Mathieu

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Quand soudain quelqu’un vous attrape les épaules pour vous secouer dans tous les sens et vous hurler dans les oreilles avant de se lancer dans une sorte de rumba désespérée. Au moment où vous ne vous y attendez pas, cette musique prend les atours d’un prog-rock joué avec des guitares Heavy-Metal à la vitesse du punk, chantée par un type habillé avec un costard cravate. Il a une tache de sang sur sa chemise, il ressemble à Patrick Bateman, Elon Musk et Art le Clown sans qu’on puisse clairement distinguer qui est qui. Il raconte des histoires de vieilles gloires avant de sortir des propos masculinistes. Mais c’est pour se moquer. C’est ça et même plus encore que l’on entend sur Holy, Holy, le single éprouvant sorti sur le premier album solo de Geordie Greep, « The New Sound ».

Si vous aimez les monstres alors vous adorerez « The New Sound ». En pause de Black Midi, Geordie Greep peut laisser libre cours à ses idées, même les plus folles, les plus grotesques, quitte à dépasser allègrement les dernières frontières du bon goût. Geordie Greep est allé au Brésil pour enregistrer une bonne partie des plages sonores de son premier album : bossa-nova psychotique lorgnant sur un jazz roublard et désuet. Il compose avec plusieurs couches de guitares, s’inspirant à la fois de Frank Zappa et Lee Ranaldo. Il change trois ou quatre fois de styles musicaux dans le même titre tout en déblatérant des propos misogynes de façon satyrique. C’est probablement en embrassant le spectaculaire et la splendeur de la pop que l’on peut mieux dénoncer son aspect pourri, ce qui s’y joue réellement dans le fond. Un disque sur la vanité du spectacle qui essaie d’être un objet impur quitte à prendre le risque d’aboutir au résultat inverse en nous épuisant dans sa représentation de la vacuité.

L’apogée du truc se trouve peut être sur Motorbike. Le titre démarre sur un arpège de guitare et quelques paroles tristes marmonnées par le producteur Seth Evans à la tessitures plus grave. Et puis le voilà qui convoque ses musiciens pour évoquer avec tonitruance l’esprit déglingué d’un conducteur de moto fier de polluer, qui jouirait de faire sonner son engin avant de rouler à toute berzingue sur l’autoroute du n’importe quoi. La parodie est poussée jusqu’au bout avec les potards qui montent rapidement à 11 dans une conclusion conviant à la fois dissonances bruitistes et harmonies débordantes. Une curieuse sortie de route qui nous plonge pendant quelques minutes dans une hybridation entre King Crimson et Shellac.

( ♫) Geordi Greep – Motorbike

Mathieu

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Il faut un certain sens de l’abnégation pour encore croire au rock aujourd’hui. Agiter guitare, basse et batterie dans un gigantesque ramdam providentiel est probablement l’opposée d’une sinécure à l’ère du streaming mais il y a toujours une sorte d’excitation à suivre celles et ceux qui y croient encore. C’est le cas de Peel Dream Magazine, une révélation assez fascinante avec un album comme « Agitprop Alterna », qui invoquait les fulgurances soniques du Shoegaze et les atermoiements adolescents de la Twee Pop pour se lancer dans une aventure musicale brillante. Et puis dans un geste qui ressemble à un pas de côté, le cerveau de l’affaire, Joseph Stevens, abandonne ses pédales d’effet pour un vibraphone et une boite à rythme vintage et compose seul une bossa-nova minimaliste et intimiste avec « Pad ».

Un pied de nez qui aurait pu en appeler d’autres, mais Joseph Stevens revient aujourd’hui avec un nouveau line-up pour Peel Dream Magazine. Sur « Rose Main Reading Room », le groupe compose une folk savante évoquant parfois le sens du pastiche des programmes éducatifs anglais des années 70. L’insouciance de Central Park West passe de l’acoustique d’un simple banjo et trois notes au piano à une miniature pop où les nappes de synthétiseur habillent cette musique d’un splendide habillage sonore. Voix mélodiques, rythmique motorik, basse claquante, claviers vaporeux et guitare bloquée sur une suite d’accords : voici à peu près tout ce que l’on peut entendre sur Lie In the Gutter, une structure simple qui transporte ce morceau vers des tonalités supersoniques. On pense à Stereolab et c’est très beau.

Sur Four Leaf Clover on est emporté par une guitare acoustique qui progresse avec nonchalance sur une rythmique tranquille. Les vocalises de Joseph Stevens frôlent l’idioglossie avant de laisser la place à Olivia Bubaka Black pour des choeurs mélancoliques. Un synthétiseur joue une mélodie enfantine avant de faire la part belle à un petit solo bidouillé avec quelques notes pour une conclusion qui élève soudainement cette composition vers une pop splendide. Il n’en fallait pas plus pour déambuler avec paresse en ce dimanche où l’on passe à l’heure d’hiver.

( ♫) Peel Dream Magazine – Four Leaf Clover

Mathieu

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Quelqu’un vous hurle dans les oreilles au moment où vous ne vous y attendiez pas. La batterie cogne, les synthétiseurs ronflent, la musique ressemble à un sévère mélange entre Minor Threat et Suicide et on a l’impression de se faire cogner par une foule qui se lancerait dans une sorte de danse de Saint-Guy préhistorique. C’est à peu près la sensation éprouvée en découvrant le dernier disque des Osees, « SORCS 80 », dont le titre fait autant penser à mot de passe expiré qu’à une classe de personnage de jeu de rôle. Un projet mutant que l’on doit à l’inusable pugnacité de John Dwyer, on est à 1 ou 2 sorties par an depuis 2003, et à l’immense élasticité de son groupe à géométrie variable.

On serait tenté de passer à côté de « SORCS 80 », album parmi tant d’autres dans une discographie pléthorique. Mais ce serait vite oublier la note d’intention de John Dwyer, faire varier à l’infini son proto-garage-psyché-post-punk avec des idées de composition poussées jusqu’à ses derniers retranchements pour en sortir un disque de passionnés à l’intransigeance foutraque. Cette fois, il abandonne la guitare pour un sampler Roland SPD-SX, il s’entoure de deux batteurs et laisse à son bassiste Tim Hellman les coudées franches pour tenir chaque morceau avec une énergie brute. Le résultat évite de peu la musique cathartique et expérimentale et réussi même à devenir totalement fascinant dans son irrévérence rock. Il nous ferait presque croire que l’on peut encore déblatérer dans un micro sur une suite de riffs en sur-régime, fût-elle jouer sur un synthétiseur.

Avec Earthling Osees ralenti le tempo. Un saxophone cosmique donne de l’ampleur à un morceau qui semble se demander en permanence s’il faut y croire ou pas. Sur la fin, le groupe fait la part belle à une sorte de solo bricolé avec des synthétiseurs tandis que la basse se permet même une ligne mélodique et prognathe d’une étrange efficacité, évoquant par instant la rigueur hypnotique de Holger Czukay. La tessiture de John Dwyer varie plus qu’à l’accoutumé, par instant il se laisse même séduire par les afféteries de la pop au détour d’un couplet. Grand bien lui en a pris.

( ♫) Osees – Earthling

Mathieu

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Mardi 17 septembre, je vois enfin le groupe Suuns en concert. Nous sommes au Trabendo, Erika Angell ouvre la soirée en mélangeant les multiples tessitures de sa voix avec des nappes de synthétiseur et c’est très beau. Une heure plus tard, le trio joue au milieu d’une lumière bleue-rouge et d’une légère fumée blanche. A la batterie, Liam O’Neill porte chaque morceau d’une frappe souple et puissante tout en orchestrant quelques modulations électroniques. Joseph Yarmush se cache derrière ses cheveux et passe de la guitare à la basse, du mur de distorsions noisy à la ligne prognathe avec une précision à toute épreuve. Au milieu de tout ça, Ben Shemie se laisse porter, improvisant presque. Sa voix est filtrée à l’extrême et cela nous donne l’impression qu’il est à la fois ailleurs et complètement dedans.

Je repars avec un vinyle de leur nouveau disque, « The Breaks », sorti en ce début de rentrée. Certains morceaux comme Vanishing Point, Fish on a String ou encore Doreen sont devenus des refuges pour ma nonchalance. On y entend des guitares pleines de réverbérations et des claviers vaporeux, les compositions sont vrillée par des expérimentations électroniques et des voix vocoderisées. Pourtant, c’est un étrange sentiment de calme avant la tempête et de plénitude inachevée qui surnage dans cette musique. Plus sombre, Wave se construit sur des basses saturées comme jamais et des dissonances stridentes. Suuns nous emporte sur des mélodies nébuleuses jusqu’à être touché par la grâce avant de nous jouer des rythmiques électroniques particulièrement denses et revêches.

Road Signs and Meanings synthétise toutes ces directions musicales. Plus on l’écoute, plus on se perd dans ces boucles de clavier, plus on se fait hypnotiser par ces basses répétitives, plus on hoche la tête au rythme de la batterie. Des échos de guitare se perdent vaguement dans le mix, un piano joue une petite phrase mélodique entêtante et des arrangements numériques transforment la voix de Ben Shemie en un langage inconnu. Une orchestration que Suuns a magnifié en concert lors de son passage au Trabendo. Ca donnait autant envie d’étudier en détail chaque tonalité de ce titre que de danser sans penser au lendemain.

( ♫) Suuns – Road Signs and Meanings

Mathieu

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On effectue probablement un raccourci en se disant que Chris Cohen fait partie des artistes qui savent faire un pas de côté au bon moment, être là quand on ne l’attend pas, se tromper puis recommencer, encore et toujours. Celui qui a joué des riffs acérés pour Deerhoof sur une poignée de disques énervés (notamment sur des chefs d’oeuvre comme « Apple O’ » ou « Green Cosmos »), accompagné Cass McCombs ou DIIV en concert et produit Weyes Blood semble explorer les différentes facettes de son instrument de prédilection, la guitare. Son dernier album, « Paint a Room », confirme cette envie en mariant des influences tropicales à une pop faussement tranquille, où la dissonance s’invite autant qu’une suite d’accords parfaitement harmonieuse.

Clavinet revenu des années 60, basse claquante et nonchalante, rythmiques sophistiquées, saxophones légèrement jazzy et guitare discrète, voici à peu près tout ce que nous révèlent Damage, premier titre en note d’intention où les mélodies lumineuses cachent bien évidement leur part d’ombre, une certaine mélancolie, des interrogations, un regard en biais sur notre quotidien. Jeff Parker est venu donner un coup de main à Chris Cohen sur certains arrangements qui prennent une étrange allure sonore. Un rythme chaloupé s’installe tranquillement sur Sunever, plus on écoute ces accords syncopés, plus on semble se perdre dans cette ambiance doucereuse. Plus nerveux, Wishing Well sonnerait presque garage s’il ne faisait la part belle à une ligne de guitare claire et rebondissante, déployant ces mélodies comme un immense mandala multicolore.

Sur Night Or Day, Chris Cohen semble composer avec des éléments que l’on connait par cœur : accords majeurs, mélodie douce pour clavier analogique, basse en soutien, rythmique resserrée et un début de refrain catchy pour une chanson dont l’art vire à l’orfèvrerie. Puis il se laisse tranquillement emporté par un solo à l’économie folle mettant à l’honneur son jeu de guitare ici magnifié par une distorsion mesurée avant de conclure aussi vite qu’il avait commencer, sur un fade out tout en clair-obscur. Une belle musique qui nous fait presque oublier l’immense justesse des textes subtilement écrits par son auteur.

( ♫) Chris Cohen – Night Or Day

Mathieu

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Avec le recul, on pourrait trouver la coïncidence évidente et inattendue. C’est en 2012 que DIIV sortait son premier album – « Oshin », un condensé d’indie-pop, basse omniprésente, guitare réverbérée, voix fantomatique et beaucoup de clin d’oeil à Felt – et c’est à cette époque que le label Numero Group commençait à rééditer certains groupes des années 90, avec cet indispensable coffret regroupant l’intégralité des disques de Codeine. Depuis, on n’y croyait pas trop, mais Numero Group fait partie de celles et ceux qui ont permis que le shoegaze et la dream pop soit l’une des musiques favorites de la jeunesse mélancolique des années 2020 (la génération Z si l’on veut parler technique). De son côté, DIIV a survécu tant bien que mal à ces 12 dernières années et leur dernier album, « Frog in Boiling Water », s’inscrit dans cette tendance autant comme une longue distorsion brumeuse qu’une capsule sonore intemporelle.

Arrestation pour possession de héroïne, relation compliquée avec Sky Ferreira, sorties racistes de leur premier bassiste qui a depuis été viré du groupe, DIIV avait tout pour disparaître. Un chaos qui en aurait détruit plus d’un mais qui ne transparait plus aujourd’hui chez Zachary Cole Smith dont la voix neurasthénique et les nappes de guitares électriques semblent soudainement hantées par une étrange sérénité. Une musique cotonneuse, saturée, où les riffs se noient dans le mix entre une rythmique hypnotique et une basse évasive. Des compositions qui illustrent parfaitement le spleen d’une époque incertaine où il n’y a parfois rien de mieux à faire que de contempler le ciel nuageux.

Et s’il ne fallait garder qu’un titre, pourquoi pas « Somber the Drums ». Ça démarre sur un long feedback, quelques accords de guitare soudainement clairs, et une ligne mélodique noyée sous une fuzz enfumée. Le chant de Zachary Cole Smith donne autant l’impression d’être là que de vouloir disparaître à tout jamais et c’est tant mieux. Et puis au bout de 2 minutes le morceau semble se retourner sur lui même comme un ruban de Möbius. Un dernier écho à la perfection désarmante – les synthétiseurs sont omniprésents sous ces spirales de notes abrasives – et notre salon se remplit lentement d’une déviation nébuleuse et intranquille.

( ♫) DIIV – Somber the Drums

Mathieu

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Ecouter de la musique comme un amnésique. Cette règle que j’essaye tant bien que mal de m’imposer m’est revenue un soir avec le dernier album de Cassandra Perkins. J’aurais pu vous parler en détails de la gestation de cet excellent disque, mais Vincent l’a fait bien mieux que moi sur Popnews. Les propositions musicales de la compositrice, toutes différentes, pertinentes, touchantes, enivrantes, n’ont cessé de me rappeler qu’à ce jeu là, il faut savoir oublier les artistes que l’on a trop glorifiés pour reforger nos oreilles avec de nouveaux titres imparables, comme ce Clams Casino, indispensable tube placé en seconde position de « My Light, My Destroyer ».

Et même si cette pop, qui marie autant les guitares que les synthétiseurs, trouve des sons qui me rappellent parfois les 35 dernières années de l’indie-rock, il faut bien reconnaître que ne pas trop s’appesantir sur les vieilles gloires du passé est encore le meilleur moyen de se laisser de nouveau emporter par ces notes imparables. Folk immédiat, tube pop-rock, claviers chargés en néon, plages atmosphériques, dès l’ouverture de « My Light, My Destroyer », Cassandra Perkins va bien au delà des genres que l’on pourrait se faire de sa musique. Elle s’amuse avec une liberté certaine à fragmenter l’identité même de ses compositions.

Et s’il fallait bien garder un titre, pourquoi pas Petco. Le titre zigzague entre un couplet calme, étrange, doucereux et un refrain facétieux où la guitare électrique part en surrégime dans un maelström de saturations et de trémolos. De quoi évoquer les plus belles heures des Breeders menées par Kim et Kelley Deal, mais c’est avec un astucieux pas de côté que Cassandra Perkins déjoue le piège de la nostalgie fatiguée. Plutôt que de nous servir les morceaux de bravoure attendus, elle ménage judicieusement ses effets, coupe la distorsion au bon moment, avant qu’elle n’en fasse trop, juste assez pour devenir indispensable, et mixe l’ensemble avec un sens de la fragmentation qui lui donne un sonorité bien plus intemporelle, à la fois sans lendemain et éternelle. Une certaine idée de la pop confectionnée avec amour et en plus les animaux dans le clip sont trop mignons.

( ♫) Cassandra Perkins – Petco

Mathieu

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Il est temps de prendre une pause estivale avant de repartir de plus belle (probablement autour de la mi-août). En attendant je vous laisse avec ce petit mix à l’ancienne, à écouter d’une traite. Bon été et prenez soi de vous !

( ♫) Corridor (Phase IV) – Beth Gibbons (Floating On a Moment) – The Reed Conservation Society (Pylônes) – Mount Kimbie (Fishbrain) – Bar Italia (Worlds Greatest Emoter) – Shellac (Wsod) – Gwendoline (Parce que j’ai rêvé d’être riche) – Myriam Gendron (Long Way Home)

Mathieu

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Il y a environ six mois, je voyais Arab Strap jouer sur la scène du BBMix l’intégralité de « Philophobia », chef d’oeuvre parmi tant d’autres que compte leur discographie. Entre deux titres d’une tristesse et d’une beauté absolue, Aidan Moffat s’excuse presque d’avoir installer une ambiance aussi sombre et nous annonce un nouveau disque. Un sourire avant les larmes, et nous sommes déjà dans l’attente de « I’m totally fine with it don’t give a fuck anymore ». Je n’aime vraiment pas le titre, mais musicalement, c’est un truc un peu inattendu dont les premières notes sont à la fois un bilan des 25 dernières années et une envie de croire encore en l’avenir.

Lignes de basse saturées, batterie cognée ardemment, méthodiquement, à la force du poignet, guitares distordues, noisy, Malcolm Middleton a la volonté de déchirer nos oreilles : c’est avec cette musique énervée que démarre « I’m totally fine with it don’t give a fuck anymore » avant de déployer les invectives d’Aidan Moffat. Une ouverture en trompe l’oeil qui laissera vite la place à une sorte de post-rock dopé par une boite à rythme 80’s presque pop et un spoken-word imparable, touchant et profondément salutaire. En lisant le titre, on croyait découvrir un disque trop nostalgique et nihiliste, on y entend plutôt deux musiciens qui veulent encore y croire.

Sur Sad & Well, Arab Strap débranche ses instruments et attrape une guitare acoustique. Plus sombre, Aidan Moffat raconte l’histoire d’une vieille femme morte juste avant la pandémie de COVID et ne sera découverte que deux ans plus tard. Aucun détail et aucune horreur ne nous seront épargnés pendant que Malcolm Middleton nous joue une suite d’arpèges en accords mineurs accompagnés d’un rare arrangement pluvieux. Une accalmie musicale pour une histoire particulièrement funeste. Mais on prendra ça chaque matin sans hésiter pour la semaine à venir, histoire de catalyser la colère engendrée par l’horrible résultat des élections législatives, et de se réapproprier le titre avec un « I’m not fine with it, but I still give a fuck ».

( ♫) Arab Strap – Sad & Well

Mathieu

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Sur la pochette, deux personnes marchent sur la plage. Ils sont accompagnés d’un chien et tout ce petit monde semble heureux, apaisé. Il en va assurément de même pour la musique de Six Organs of Admittance, dont l’oeuvre précieuse traverse nos vies, et cela depuis un début de carrière à la fin des années 90. Au cours de ces 25 dernières années, Ben Chasny n’a jamais cessé de pincer les cordes de sa guitare acoustique tout en noyant la pièce de distorsions bourdonnantes jouées sur un ampli à l’abandon, chantant d’une voix fantomatique, perché inlassablement devant son micro. Une musique qui sied parfaitement pour celles et ceux qui ont toujours préféré le tâtonnement dans la pénombre aux atermoiements de l’actualité.

Ben Chasny sort un temps de l’obscurité avec « Time is Glass ». Son folk cagneux fait revenir des mélodies cosmiques dans un quotidien plus serein. Les arpèges sont toujours aussi rustres, quelques accords secs sont joués inlassablement sur une guitare acoustique que l’on suppose réaccordée pour embrasser un certain minimaliste brut. La voix de Ben Chasny semble chercher une ligne de fuite à travers la fenêtre de son salon avant de se raviser en un instant. Ici encore, les notes électriques virent au drone hypnotique pour s’élever vers des cieux plus étoilés.

Sur Slip Away, les harmonies de Six Organs of Admittance subliment autant qu’elles s’égarent. Le morceau démarre sur une suite d’accords boisés avant de de partir vers le cosmos. Des notes de guitare électrique sonnent comme un opiacé aux douces vertus psychédéliques. Ben Chasny y chante doucement, comme celui qui semble revenu de tout et n’aurait plus peur de mettre son âme à nu tout en nous invitant à faire de même. Il faut dire que « Time is Glass » est autant un portrait de son auteur qu’un miroir tourné vers son auditeur.

( ♫) Six Organs of Admittance – Slip Away

Mathieu

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Jeudi 30 Mai, j’ai eu la bonne idée d’aller voir Bodega sur la scène du Trabendo. Guitares nerveuses, percussions impériales, basse prognathe, le caractère débordant de Nikkie Belfiglio et son mini-kit de cymbales ainsi que l’extrême coolitude de Ben Hozie coincé sous son immense bonnet marron: tout était là pour que ces nouveaux parangons du punk alternatif new-yorkais trouvent une place de choix dans nos cœur. Il y avait ce soir comme une nouvelle jeunesse dans cette énergie folle, dans cette idée qu’un groupe de rock puisse, un temps, nous donner l’impression d’être à sa place, au milieu du monde, alors que ce dernier indique justement un sérieux coup de fatigue.

Bodega vient tout juste de sortir un nouveau disque, « Our Brand Could Be Yr Life », Les fans de Mike Watt, D. Boon et Georges Hurley apprécieront le clin d’oeil, et c’est l’un des plus beaux florilèges indie que l’on pouvait espérer : post-punk effréné par le chant très Riot Grrl de Nikkie Belfiglio sur G.N.D Deity, rock slacker gavé de guitares distordues sur Bodega Bait, un soupçon de pop 90’s avec Tarkovski qui s’étire sur scène vers un immense morceau de bravoure où les riffs flirtent avec une sorte de dance-rock urbain quasi-parfait. Les titres sont parfois entrecoupés de citations inspirées de coachs en développement personnel, on ne pouvait imaginer meilleure réponse sarcastique à de telles chimères vides de sens.

Sur Webster Hall, Bodega ralenti le tempo pour laisser Nikkie Belfiglio et Ben Hozie se répondre d’un couplet à l’autre, dans une suite de mélodies so 90’s. Une musique qui semble aujourd’hui sans âge, débarrassée de ces fantômes apparues entre la première guerre du Golf et l’élection de Georges Bush Jr. Je ne le savais pas jusqu’à ce concert jeudi dernier, mais Bodega, c’est à la fois un souvenir de notre jeunesse et un groupe en train de prendre la relève. J’y repenserai en les écoutant de bonne heure, entre deux cafés, au cours de matins difficiles.

( ♫) Bodega – Webster Hall

Mathieu

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Je dois bien avouer que je n’ai jamais trop su où ranger Mount Kimbie, entre les sonorités inaugurales de « Cold Spring Fault Less » qui ont des airs de dubstep jusqu’à aux intentions très shoegazes de « The Sunset Violent », les deux compositeurs londoniens semblent prendre un malin plaisir à brouiller les pistes d’un titre à l’autre. Pour préparer leur nouveau disque, Dominic Maker et Kai Campos sont allés se perdre au milieu des cactus du désert Californien. Coincés dans un AirBnb du côté de Joshua Tree, équipés d’un synthétiseur et d’une vieille guitare électrique, il n’en faut parfois pas plus pour que des bribes de morceaux se transforment en album. Ça tombe bien, notre écoute musicale se satisfait de cette amnésie temporaire et réveille une curiosité insatiable.

De retour à Londres, Dominic Maker et Kai Campos ont retravaillé leurs compositions en rajoutant de l’écho sur les voix, comme celle d’Andrea Balency-Béarn qui rejoint officiellement le groupe. Ils invitent aussi King Krule dont le chant réverbéré apporte une étrange touche de dub à l’ensemble. On écoute « The Sunset Violent » en évacuant nos références, on y découvre ce qui ressemble à l’indie-rock des années 2020, quelques choses qui mélangent l’électrique et l’électronique, où les Fender Jazzmaster accompagnent les boites à rythme digitales, où l’on malaxe une sorte de rocktronica qui évoque autant Dean Blunt que Slowdive.

Fishbrain commence comme un échauffement, Andrea Balency-Béarn effectue ses vocalises, une guitare se raccorde. Le morceau change du tout au tout quelques secondes après ce faux-départ, une ligne de basse omniprésente fait son apparition, accompagnée d’une rythmique en dent de scie. On essaie de comprendre le chanté-parlé cryptique qui nous raconte une histoire, des pensées, des notes improvisées sur un cahier. Quelques accords distordus semblent pousser l’ensemble vers une sorte de surrégime incongru avant de laisser la place à un groove fantomatique et une mélodie jouée sur un synthétiseur hanté. Puis cette musique s’évapore une dernière fois sur une reverb nocturne. C’est comme si on se trouvait à fin d’un concert au Point Ephémère, complètement seul, un peu paumé, en se demandant déjà de quoi demain sera fait.

( ♫) Mount Kimbie – Fishbrain

Mathieu

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L’eau coule dans la rigole, il a plu toute la nuit et Adrianne Lenker reprend sa guitare. Elle est tranquillement assise dans le salon de sa maison installée en plein de la forêt. Comme Myriam Gendron, elle est entre deux voyages, elle raconte des histoires universelles, des histoires lumineuses et tristes à la fois. Elle joue d’une ligne mélodique qui nous accompagne avant de nous laisser là, seuls dans notre mélancolie. Il y a parfois un piano, comme en ouverture avec Real House, c’est presqu’une ébauche, un enregistrement épuré d’une rare beauté, avec l’intention de rester calmement au coin du feu. Le piano, encore, nous tirera quelques larmes sur Ruined, conclusion parfaite à écouter avant le départ.

J’ai parlé de Myriam Gendron mais c’est surtout parce que j’ai écouté « Bright Future » – le disque solo d’Adrianne Lenker sorti à la fin du mois dernier – en même temps que « Ma Délire ». Deux albums qui se superposent, deux musiques qui se rapprochent et qui s’éloignent en même temps. Ici, Adrianne Lenker est lumineuse, chez soi, en famille, quand Myriam Gendron évoque la noirceur d’une république invisible sans attache, vivant de refuge en refuge. Mais entre deux finger-picking joué sur un banjo, les trajectoires se croisent, l’un des prochains titres de Miryam Gendron s’appelle Long Way Home et Adrianne Lenker se fait rattraper par ses démons sur Vampire Empire ou Cell Phone Says, rien ne dure, il faut déjà reprendre la route, comme une chanson traditionnelle écrite par un clochard céleste.

Sur Donut Seam, entre deux inflexions Dylaniennes, portées par des accords cagneux joués sur une guitare boisée venue d’un autre temps, Adrianne Lenker prend un air apaisé tout en évoquant la fin des temps et son antidote, l’amour, les proches, le bon temps. On écoute ce titre une dernière fois comme si on repartait prendre le train. On attend sur le quai pour traverser un monde dorénavant devenu irréconciliable.

( ♫) Adrianne Lenker – Donut Seam

Mathieu

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Seuls dans une ancienne école transformée en un studio précaire, les musiciens viennent de finir de jouer. Ils posent leurs guitares acoustiques et pianotent encore un peu sur la platine multi-piste alors que la pluie s’abat froidement sur le reste du monde. La mer se décompose brutalement sous des rafales de vent et contraste avec le calme des mélodies boisées qui viennent d’être jouées. Quelques accords simples, des arpèges hypnotiques, une contrebasse profonde, une voix sereine, on est plutôt bien accueilli sur « Cold Sea », le premier disque en solo de Oisin Leech.

Quand il n’officie pas au sein du duo The Lost Brothers, Oisin Leech part enregistrer dans son Irlande natale, loin de toutes agitations futiles. Il en profite aussi pour inviter Steve Gunn et M. Ward, pour l’accompagner à la guitare. Il est aussi rejoint par la violoniste Roisin McGrory dont chaque volute sonne comme un lointain rêve brumeux. Tony Garnier est là aussi, il abandonne un temps Bob Dylan pour poser sa contrebasse au milieu de ce folk mélancolique, il est celui qui s’accommode des vents contraires et fait sonner chacune des ses notes cagneuses comme l’écho lointain d’une vie radieuse.

Le Field Recording qui accompagne Maritime Radio aurait presque de quoi plaire aux quelques aficionados des expérimentations de Claire Rousay. Avec Cold Sea et Daylight Oisin Leech regarde jusqu’à l’hypnose le ciel et la mer avant de s’aventurer doucement vers l’ambiant avec ces nappes bourdonnantes et stratosphériques. Mais c’est avec Trawbeaga Bay que tous les musiciens se retrouvent pour une lente ballade à la douceur folle. Les cordes des guitares sont pincées, la basse est ronde comme jamais, et puis la voix d’Osin Leech navigue calmement au milieu de la tempête. On ne s’était jamais senti aussi bien à l’écart du monde.

( ♫) Oisin Leech – Trawbreaga Bay (ft. Steve Gunn, Dónal Lunny, Tony Garnier , Roisin McGrory)

Mathieu

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Une rafale de bleeps nous saute à la figure avant même d’avoir compris pourquoi. C’est comme un programme informatique écrit sur un vieil ordinateur devenu fou. Le bruit blanc assaille nos oreilles et une basse slappée débarque sans prévenir, comme un rêve de free-jazz qui s’évapore dans nos pensées entre des réminiscences d’« Ocus Pocus » de Jaco Pastorius et un dub de Bill Laswell. Une nappe de synthétiseur vient adoucir tout ça. Elle est un matelas moelleux dans lequel il fait bon de se reposer. Et dire que Thomas Jenkinson ouvrait son nouveau disque – « Dostrotime » – avec une succession d’arpèges joués sur une guitare fantomatique.

Ecouter la jungle déstructurée de Squarepusher est toujours l’occasion de se perdre dans un labyrinthe de machines et de sons graves. Bassiste de formation, Thomas Jenkinson compose à l’instinct et mélange le jazz fusion avec une drum & bass enregistrée sur un vieux sampler en suivant l’excitation du moment, les yeux perchés sur un vieil écran LCD, loin de toute logique mathématique. Il nous livre une poignée de titres parfaitement orchestrés avec « Dostrotime », où l’effervescence des rythmiques numériques laisse parfois place à une guitare quasi-ambiante avec les trois intermèdes Arkteon. Comme un glitch heureux, un vieux fichier sorti d’une K7 pirate, une matière sonore retrouvée au milieu d’un disque-dur malmené.

Sur Akkranen on navigue au milieu d’un exorcisme cyberpunk. Le morceau démarre sur un downtempo plutôt inquiétant, les percussions sont claquantes, un clavier nous joue une petite mélodie aux allures de fractures géopolitiques et la basse s’aventure aux confins de la nuit. Dans son dernier tiers, la composition donne l’impression de grésiller, comme si des micro-processeurs brûlaient jusqu’à nous faire percevoir une sorte de futur fracturé de toutes parts avant de finir dans un état quasi-extatique. Des sons soudainement accueillants que nous font sentir comme des robots à moitié vivants.

( ♫) Squarepusher – Akkranen

Mathieu

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Une basse monolithique accompagne des synthétiseurs nocturnes sur une batterie métronomique qui occupe tout l’espace sonore. On y croise les fantômes de Snake Plissken, John Ada et MacReady, mais la fin de carrière de John Carpenter – à partir de « In The Mouth Of Madness », grosso modo – aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Il n’est dorénavant plus possible de mâcher du chewing-gum et botter le cul des méchants, aucun héros bad ass ne viendra rompre l’ordre établi, ni même le déconcerter. A la place, il ne nous reste plus qu’à écouter leurs héritiers directs, Steve Moore et AE Paterra. En duo avec Zombi, ils jouent envers et contre tout cette longue litanie inspirée de films d’horreur et d’action des années 80. Sorti il y a quelques jours, leur dernier disque, « Direct Inject », vire au sublime avec ses visions prophétiques du mal.

Le saxophone lascif de Sessuale I & II sera une pause de courte durée. Leurs intonations légèrement ambiantes me plongent parfois dans un état second, comme si je n’étais pas vraiment là malgré le bruit et les mélodies pops. Je pense parfois à Etienne Jaumet et son immense For Falling Asleep, 20 minutes obliques, fascinantes, hantées par les traces cosmiques d’un fantôme agité. Le reste de « Direct Inject » semble être une longue improvisation navigant entre le rock synthétique et la bande-son d’un pur cinéma blockbuster. Une musique sans parole qui nous exalte par sa manière de titiller notre imaginaire adolescent.

Avec Improvise Adapt Overcome, Zombi débarque placidement sur une modulation bourdonnante et une batterie pachidermique. Les nappes de synthétiseurs viennent alléger tout ça dans une étrange ambivalence, les mélodie sont à la fois progs et extrêmement simples. Tout ceci en deviendrait presque hypnotique. Il ne manque plus qu’une guitare électrique mais ça aurait probablement été de trop. On imagine alors des robots prendre le contrôle des compositions de Steve Moore et d’AE Paterra, comme une extension de nos vies ordonnancées par une intelligence artificielle techno-optimiste. Ultime incarnation du mal jusqu’au prochain bug qui viendra dérégler à jamais cette musique.

( ♫) Zombi – Improvise Adapt Overcome

Mathieu

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Les musiciens jouent des riffs étrangement tarabiscotés sur leurs guitares. Quatre personnes, les bras coincés dans leurs camisoles, se lancent dans une danse frénétique et incontrôlée. La basse turbine comme jamais, elle ne sonne jamais complètement grave sans pour autant venir dans les aigus. Des lumières stroboscopiques sont jetées en pleine figure des spectateurs qui finiront hagards sur le bord du trottoir. Le chanteur vitupère sur son micro avant de sombrer dans une folie qui se retourne contre lui. Heureusement, il y a quand même des saxophones sur le nouveau disque de Uranium Club Band.

Je me souviens avoir vu Uranium Club Band en concert il y a six ans. C’était dans le cadre du festival Villette Sonique, et leur musique semblait ne pas vouloir choisir entre rock garage écroulé et post-punk cataclysmique. Dans la foulée, je trouve un disque d’eux et j’en reste là, jusqu’à la sortie « Infant Under The Bulb ». 11 titres frappadingues où les guitares sont jetées à la va-comme-je-te-pousse, où les rythmiques métronomiques rendent hystériques une basse prognathe, où les saxophones s’invitent soudainement pour réorienter cette musique exaltée vers un soupçon bienvenu de free-jazz.

Avec Big Guitar Jackoff In The Sky, Uranium Club Band se lance, ivre, dans une course poursuite effrénée sur le périphérique à 4 heures du matin avant de ralentir sur son dernier tiers. Un saxophone tendu par l’euphorie et un piano discret tentent de réorienter le titre vers une sorte de jazz West Coast, mais c’est déjà trop tard. Chaque instrument joue en surrégime avant de conclure sur un ultime riff bidouillé à l’arrache. Il n’en fallait pas plus pour laisser la place à la quatrième partie de The Wall, longue plage ambiante contée par une narratrice parfaitement inspirée par cet intermède psychédélique.

( ♫) Urannium Club Band – Big Guitar Jackoff In The Sky

Mathieu

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J’écoute en boucle trois notes de synthétiseurs, une ligne de basse et deux accords de guitare. Cette musique semble se réverbérer jusqu’à l’infini avant de s’évaporer aussi lentement qu’elle est venue à nous. Elle est une île déserte, une maison déserte, une retraite belle et parfois troublante. On l’écoute pour être au calme, pour laisser les grands espaces s’ouvrir à nous et se remémorer quelques souvenirs évanouis dans notre cerveau. Par moment un bleep électronique surgit avant de se dissoudre dans ce mix atmosphérique. C’est un hymne nocturne pour faire dissoudre nos rages et nos tensions, un ensemble de sons apaisants que l’on redécouvre comme au premier jour.

C’est aussi un rendez-vous que je prends chaque année, celui de la compilation « Pop Ambient », parfaitement sélectionnée par le label de techno minimale allemand Kompakt. Ces prescripteurs musicaux constitue une sorte de mix neigeux où des bribes de musique électronique, des samples pop, des mélodies fantômes rendent un hommage passionné au « Music For Airport » de Brian Eno. On y entend toujours des installations sonores qui répètent en boucle leurs enregistrements, des balades dans un monde que l’on ne connait pas encore, une incursion qui s’ouvre autant vers les grands espaces que les derniers recoins de notre imaginaire.

De ces nappes ambiantes on s’accroche à une petite mélodie, des notes jouées calmement sur un clavier, une basse qui résonne ou des petites percussions minimaliste. On passe d’un titre à l’autre, d’une image onirique à une orbe luminescente, d’un état second à une intense concentration. On passe une bonne compagnie avec ces titres, ils nous transportent dans un ailleurs qui ressemble à un long weekend. Comme sur ce titre de Blank Gloss.

( ♫) Blank Gloss – Weedless Hook

Mathieu

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J Mascis traverse l’espace et le temps comme une étoile filante immuable, constante et éternelle. J Mascis est toujours le même qui jouait de la batterie pour son premier groupe de punk hardcore, Deep Wound, où il a rencontré son meilleur et pire co-équipier, Lou Barlow. J Mascis reste identique à celui de 1991, quand il sortait « Green Mind » et rapprochait les fans de Neil Young et Sonic Youth avec une suite d’accords. J Mascis joue toujours les mêmes airs de guitare, même quand il invite Kevin Shields en 2000 pour jouer avec les éphémères The Fog. J Mascis traine à la batterie chez Witch pour sortir un album de Doom-Metal en 2008. J Mascis avec Murph et Lou Barlow, c’est toujours les mêmes chansons, mais on les écoute pour se remémorer des temps anciens. J Mascis sort un album en solo, « What We Do Now » et ça pourrait autant sortir en 2024 que l’une des 40 dernières années.

Sur « What Do We Do Now », J Mascis joue de tout les instruments comme s’il était encore dans sa chambre d’ado et écrit des chansons quasi-parfaites, à condition d’avoir encore 15 ans dans sa tête. Il aligne ses quatre accords à la guitare acoustique sans trop se forcer, Sol/Do/Ré/La, tu connais. J Mascis chante tranquillement du nez dans un mélange de maitrise et d’amateurisme. Cinq minutes avant, il finissait sa prise à la batterie, le poignet souple, sans avoir l’air d’y être. Cinq minutes plus tard il ira enregistré un solo avec sa Fender Jazzmaster et sa collection de fuzz Big Muff. Le disque sonne comme le suivant et tous les précédents, ça ne change rien au plaisir immédiat de l’écoute et il n’est pas interdit de passer rapidement à autres choses.

J’avoue avoir une petite préférence sur I Can’t Find You qui s’étire doucement sur un air de piano, quelques accords de guitare folk et une vieille pedal-steel que l’on croit sortie d’un vieux bastringue perdu dans le Connecticut. J Mascis nous sort un solo dont il a le secret là où il aurait pu ralentir le tempo, se laisser prendre par l’émotion et partir tutoyer ce bon vieux Will Oldham. Qui sait, à force de traverser l’espace et le temps comme une étoile filante immuable, constante et éternelle, J Mascis finira bien par se poser sur le porche d’un vieille maison pour écrire une chanson qui nous tirera les plus belles des larmes.

( ♫) J Mascis – I Can’t Find You

Mathieu

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Dans le studio, l’ampli grésille d’un souffle lourd et aiguë. Quelques minutes auparavant, une horde de gobelins furieux improvisaient une bataille rangée avec des dragons Shivans, pataugeant au milieu d’une rivière en feu dans une ode mortuaire. Guitare, basse et batterie ont fait bloc comme un monolithe noir. Dans les cieux, un mandala intersidéral constelle de mille feux et une navette gigerienne prend son envol vers les confins de l’espace. Les trois musiciens de Slift posent leurs instruments, enlèvent leurs casques et se lèvent de leurs tabourets. La prise est bonne, ils referment la porte du studio avant de disparaître dans une dimension aux contours ubiques.

Après le rock stoner de « Ummon », porté au nue par une superbe de pochette de Caza, Slift pousse les potards jusqu’à 11 avec « Ilion », disque au croisement du rock, du punk, du metal et aussi plein d’autres trucs furieux et psychédéliques. Aucun morceau ne descend en dessous des 5 minutes. Les trois musiciens laissent leurs auditeurs à genoux, les oreilles en sang, épuisés mais heureux de ces cavalcades instrumentales où des riffs hallucinatoires raclent les rhizomes de nos cerveaux, où des lignes de basse fiévreuses transfigurent les profondeurs de notre univers et où des batteries mitraillent leurs dernières munitions dans une bataille rangée avant l’apocalypse.

Un saxophone free lance les premières notes de Confluence. Le titre démarre comme une accalmie bienfaitrice où l’on entend des guitares claires réverbérées vers l’infinie. La main gauche dans les étoiles, le groupe entame son morceau de bravoure avec des synthétiseurs divinatoires et une basse qui passe de la brutalité au groove lysergique. La main droite martèle et la batterie ne lâche jamais, elle pousse le groupe vers une constellation inconnue et la suite n’est qu’une procession de riffs spatiaux et de solo distordus par des rayons cosmiques. Pour la peine, j’ai remonté de la cave « Delirius » de Philippe Druillet.

( ♫) Slift – Confluence

Mathieu

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De Bar Italia, je connais peu de choses, au point d’en arriver à imaginer ce que semble être le groupe juste en écoutant leur musique, un sentiment que je n’avais pas éprouvé depuis longtemps alors que le mystère d’un jeune groupe de rock fait dorénavant partie d’un flux incessant de données. Bar Italia – En référence au célèbre café de Soho – ce sont trois voix qui jonglent d’un couplet à l’autre, deux guitares dont la série d’accords distordues répondent étrangement à des lignes mélodiques bizarrement saturées, et une section rythmique tirée au cordeau.

Nina Cristante, Sam Fenton et Jezmi Fehmi se sont rencontrés en 2019 pour former Bar Italia. Ils ont produits deux premiers disques chez Dean Blunt avant d’arriver chez Matador. Ils prennent chacun la parole à tour de rôle, donnant l’impression que chaque couplet est une nouvelle chanson pop au sein d’une autre chanson pop, une étrange harmonie qui enrichie leur musique d’écoute en écoute. Sur leur dernier album, « The Twits », on gravite entre la mélancolie du rock indépendant et les nappes de guitares d’inspiration shoegazes, en passant par les atermoiements post-punk de Hi Fiver ou la ballade mid-tempo jouées en acoustique sur Jelsy. Des chansons qui sonnent comme des petites fresques personnelles, jonglant d’une histoire à une autre, désespérément pop et parfaitement indie.

J’avoue avoir un petit faible pour Sounds like you had to be there. On y entend des guitares qui jouent une mélodies probablement déjà entendue sur un disque de Galaxy 500 et la voix de Nina Cristante, entre confrontation et fragilité, porte le morceau jusqu’à son intime conclusion. Le titre s’arrête d’un coup avant de disparaître aussi vite qu’il s’était livré à nous, comme si Bar Italia jugeait qu’il n’y avait pas besoin d’en dire plus. Ne pas trop en dévoiler pour mieux se protéger, comme pour rester, à jamais, une ultime énigme irrésolue.

( ♫) Bar Italia – Sounds like you had to be there

Mathieu

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Mercredi 20 mai, je retourne voir un concert au Petit Bain après combien de temps déjà ? Deux ans peut être et l’affiche est belle ce soir : du rock, du classique, du jazz, tout ça en même temps avec les douze musiciens de l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp et du rap-rock pour provinces dystopiques avec Rhume. Y avait-il meilleur groupe que celui de Maxime St-Jean et Laurent Dussarté pour sortir du marasme de ces deux dernières années ? Pendant une quarantaine de minutes, Rhume s’insinue dans nos cerveaux avec ses instrumentaux pour night-club à l’abandon et ses boites à rythmes profanées. Les guitares sont cagneuses et le chant se percute sur les rampes de sécurité d’une route de ville nouvelle qui aurait survécu jusqu’en 2050. Le flow trimballe son humour fatigué comme on erre dans les rues d’une proche banlieue semi-lugubre. Le lendemain, je suis allé écouté leurs histoires insensées sur « Vigilance Rose », leur second disque sorti il y a 6 mois. Au train où vont les choses, cette musique mi-blague mi-énigme pourrait bien devenir séminale.

( ♫) Rhume – Biarritz (Live)

Je prends une bière pour me remettre de tout ça. Je recroise enfin Vincent et on discute un peu pendant que l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp s’installe sur scène. L’ouverture est belle, les musiciens semblent heureux de jouer, là, ensemble. Les marimbas sont jubilatoires, les guitares électriques serpentent dans toutes les directions, altos, violons et violoncelles passent de la retenue à l’élan survolté dans une grâce infinie. Dans le coin, une contrebasse, à la fois raide et souple, occupe son rôle central. Le chant est collectif et les cuivres font décoller cette musique pleine de fulgurances soniques. Le sourire sera à son comble avec les ritournelles de So Many Things (To Feel Guilty About), et pour le reste du concert, je me suis contenté d’écouter cette belle musique, les yeux perdus dans la joie.

( ♫) Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp – So Many Things (To Feel Guilty About)

Mathieu

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Tout le monde est debout sur la scène. Nikkie Belfiglio lève la bras et tient fièrement une baguette de batterie dans sa main. Une ligne de basse démarre dans un ronflement grave, on n’entend que ça pendant quelques secondes dans la salle. Le reste du groupe enchaine, il y a une rythmique métronomique et primitive – c’est l’avantage de jouer debout – et des guitares punks qui nous rejouent inlassablement les mêmes riffs acérés. Ben Hozie scande devant son micro avec une morgue détachée et sarcastique tandis que Nikkie Belfiglio lui répond avec un chant survolté. Elle frappe activement sur la cymbale d’un kit de batterie à moitié assemblé relié sur un synthétiseur. Je regarde une vidéo du concert de Bodega qui a eu lieu au début du mois d’avril à la Maroquinerie et je regrette déjà de ne pas y avoir été.

Ils étaient venus défendre leur troisième disque, « Broken Equipment », et vous pourrez y entendre en vrac : des guitares abrasives qui reprennent des petits riffs à la New Order sauf que ça sonne plus comme de la power-pop échappée des années 90 avec Pillar On The Bridge Of You, des titres comme Statuette On The Console ou How Can I Help Ya, lancés à toute allure sur l’autoroute du punk – avant de s’emplâtrer sur une rambarde de sécurité pleine de larsens et de bruits – et quelques passages qui donneraient presque envie de danser comme ce Territorial Call Of The Female porté par une ligne de basse pleine de groove et le chant impérial de Nikkie Belfiglio. Je ne sais pas s’ils ont sorti les guitares acoustiques à la fin de leur concert pour reprendre After Jane mais cette conclusion calme a le mérite de nous laisser reprendre notre souffle, un genou à terre, en sueur, épuisés mais heureux.

Avec C.I.R.P Nikkie Belfiglio et Ben Hozie se répondent d’un couplet à l’autre. Le reste du groupe s’aventure dans une sorte de post-punk qui réussit à paradoxalement nous entrainer par sa tempo tout en nous crispant un peu plus avec sa description satirique de cette vie urbaine proche de la notre. Pendant ces 3 minutes et 44 secondes Bodega me ferait presque penser à « Stop Making Sense », le concert survolté de Talking Heads tourné par Jonathan Demme. Il est probable aussi que j’oublie cette musique d’ici 2 semaines mais c’est très bien comme ça, le plaisir de la redécouvrir sera encore plus grand.

( ♫) Bodega – C.I.R.P

Mathieu

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L’enregistrement des quatre morceaux avancent bien, mais ce matin, Ryley Walker a bien envie de sortir de la direction jazz-folk prise au début de ces quelques jours. Un supplément de guitares tourbeuses qui s’embarquent sur les voies d’un rock énervé et cagneux. Mais nous y reviendrons avec Pharaoh’s Plastic. Le premier disque de Ryler Walker, le très beau « Primrose Green », a souvent été comparé au « Bryter Layter » de Nick Drake, et le psychédélisme doux de « Golden Sings That Have Sung » rappelait aussi les micros de Joe Boyd. Un raccourci un peu facile, il faut bien le reconnaître, que « Course In Fable » avait tranquillement remis en question. Malheureusement, comme pour beaucoup d’artiste, la crise sanitaire aura coupé court l’impact de cet album en avril 2021.

Certains auraient lâché l’affaire, d’autres sont retournés en studio. C’est cette dernière option qu’a choisie Ryley Walker avec « So Certain », un EP de quatre titres, que j’ai écouté trop rapidement au courant du mois de janvier. Je me suis depuis replongé dans ce jazz-folk-rock à la fois placide et énervé, où les guitares en bois serpentent dans toutes les directions. Ce disque est à la fois un accompagnement et une invitation à la digression : breaks de batterie sophistiqués, lignes de basse complexes et solo de guitare électrique en accords de septième que je serais bien infoutu de jouer si on me mettait l’instrument entre les mains malgré ces cours de fingerpicking pris il y a quelques années.

Ce qui nous amène à Pharaoh’s Plastic où tous les instruments semblent démarrer sur un énervement, un coup de colère. La basse ronfle jusqu’à la saturation et le reste de la section rythmique casse du petit bois avec véhémence. Le chant de Ryley Walker est moins lunaire, plus direct et brut que sur les premières notes de « So Certain ». Le groupe part à la recherche d’un excès qui le dépasse, de fulgurances soniques, de surrégime. Les cordes des guitares sont tendues mais le songwriting reste méticuleux. Puis, sur les dernières notes, la formation s’arrête avec un ultime mouvement où les accords distordus sont de rigueur. C’est très beau.

( ♫) Ryley Walker – Pharaoh’s Plastic

Mathieu

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Un jour, il faudra se pencher sur l’histoire de Superchunk, sur la première partie de leur carrière dans les années 90, de leur Power-Pop supersonique et distordue, du label Merge Records fondé par Laura Ballance et Mac McCaughan, d’un premier hiatus puis d’un retour au milieu des années 2000. Une carrière irréprochable qui mériterait un petit livre de plus. Mais laissons ça de côté pour le moment, et revenons plutôt sur leur nouveau disque, « Wild Loneliness », et plus particulièrement à If You’re Not Dark, hymne émouvant qui fait se sentir bien quand tout va mal. Un premier tube évident pour ce début de l’année 2022.

L’album démarre tranquillement avec deux accords grattouillés sur une guitare acoustique avant de décoller grâce à quelques arrangements de cordes orchestrés pour l’occasion, une batterie en béton armée, une basse qui tient tous les morceaux et pas mal de riffs saturés d’électricité. Le signe, indéniable, de ceux qui n’ont plus rien à prouver. Mac McCaughan chante avec ce mélange d’assurance et de candeur. Il nous fait croire qu’il est plus fainéant que nous et sonne plutôt juste quand il faut se lancer à tue-tête dans ce refrain typiquement nineties. Il faut aussi noter que la liste d’invités entendus sur « Wild Loneliness » – Sharon Van Etten, Teenage Fanclub, Mike Mills, Andy Stack et Tracyanne Campbell, excusez du peu – constitue à peu près tout ce que l’on a envie d’entendre pour s’isoler dans une bulle temporelle coincée quelque part entre 1999 et 2007.

Mais revenons à If You’re Not Dark dont les premières notes, bourdonnantes, comme suspendues en apesanteur, laissent une fois de plus la place à une guitare en bois. L’arpège est connu mais il fonctionne instantanément. Lignes mélodiques et électriques, petit solo, basse et batterie en béton armé, tout démarre en même temps sans s’emballer, les choeurs – Sharon Von Etten n’est pas loin – sont au rendez-vous. On y croit et on commence à fredonner le refrain « If you’re dark / At least in some little part / What are you On ? Can I have some ? ». On se dit que c’est l’un des plus beaux que l’on ait entendu dernièrement. Le morceau s’accélère et l’emphase continue jusqu’à ces dernières notes qui ficheraient presque la chair de poule. Et puis cette musique s’arrête comme elle a démarré, sans trop y croire, pleine d’émotion et sur une note d’espoir.

( ♫) Superchunk – If You’re Not Dark

Mathieu

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Il n’y a plus de lumière dans la maison. Tout le monde dort et l’angoisse assaille Ben Bridwell. Il pense aux nombres de fois où il a essayé de retrouver la magie d’un titre comme The Funeral, aux moments où il s’est séparé de certains musiciens, des difficultés à mener une vie de famille tout en étant musicien, des médicaments pour soigner la dépression et de ses amis qui sont encore plus embourbés dans les problèmes que lui. La chaleur du Sud fait du bien. Il attrape sa guitare. Ca faisait un moment qu’il n’avait pas joué dessus. L’accordage lui convient enfin, il n’y a probablement que lui qui se sent à l’aise avec, loin de l’imposture et des doutes. Il trouve sa propre voix et la chanson vient naturellement.

Il en fera une dizaine comme celle-là. Elles finiront sur « Things Are Great », le nouvel album de Band Of Horses sorti il y a quelques semaines. J’avoue ne pas avoir écouté ce groupe depuis leur début en 2006 avec « Everything All The Time » et c’est avec un mélange de curiosité et de nostalgie que je me suis replongé dans cette musique. Je n’ai pas toujours été complètement emballé par ce folk-rock qui lorgne du côté des hymnes pops prompts à faire trembler d’émotions les festivals de rock. Mais il faut reconnaître que le côté cagneux des compositions et l’écriture à fleur de peau de Ben Bridwell ont plutôt bien marché pour moi. L’assistance de Jason Lytle, Dave Fridmann et Wolfgang Zimmerman semble avoir apporté tout le soutien nécessaire à Ben Bridwell pour enregistrer un bon disque.

Entre la sortie lente de l’épidémie de COVID et le début de la guerre en Ukraine, ce n’est peut être pas une bonne idée de trop écouter les paroles dépressives de Warning Signs. Mais le morceau m’a pris par surprise avec ses petites phrases mélodiques jouées sur une guitare claire. La voix réverbérée de Ben Bridwell porte le tout et le reste du groupe – section rythmique en béton armé et guitares crunchs – retrouve par moment l’emphase de l’indie-pop que l’on pouvait entendre autant en 1987 qu’en 2006. Je suppose que l’on est tous un peu fatigué en ce moment, ce genre de chanson est tout à fait indiqué pour nos coeurs fragiles.

( ♫) Band Of Horses – Warning Signs

Mathieu

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Après de nombreuses écoutes, il me parait soudainement difficile de s’échapper de cette musique. Le studio est désert, Tim Presley est en train de peindre dans une autre chambre et Cate Le Bon prend la basse. Elle rejoue cette ligne mélodique qui trotte dans la tête de tout le monde avant de l’enregistrer avec les moyens du bord. L’instrument fera office de charpente pour « Pompeii », son sixième album sorti il y a quelques semaines. On y découvre neuf morceaux qui sonnent comme un voyage étrange, froid, fait d’errances synthétiques et de confessions théoriques.

En plus de la quatre corde précédemment citée, le synthétiseur Yamaha DX7 est à l’honneur sur ce disque. Cate Le Bon en joue sur chaque morceau, que se soit de façon abstraite ou la plus pop possible. La rythmique est tranquille et la guitare semble noyée dans le mix. Entre deux notes de saxophone, elle se perd sous une couche de flanger et de chorus, évoquant quelques réminiscences des années 80. Une douce nostalgie que Cate Le Bon refuse en partie en composant avec des ambiances parfois délétères, un ton souvent impassible et des orchestrations indéniablement conceptuelles.

Voilà à peu près tout ce que l’on entendra sur Remembering Me : la guitare est bidouillée pour sortir des nappes distordues, comme sur certaines productions de Tony Visconty, la basse se veut une fois de plus prognathe, les notes de clavier bourdonnent comme un fantôme perdu dans la machine et la voix de Cate Le Bon, aiguë et mélodique, nous invective avec retenue en ce début de soirée. Pendant 4 minutes et 34 secondes, elle se confesse à nous, tout en jouant avec la fulgurance de la new-wave. Après de nombreuses écoutes, il me parait soudainement difficile de s’échapper de cette musique.

( ♫) Cate Le Bon – Remembering Me

Mathieu

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L’été 2018 commence a battre son plein et dans la grande salle du festival de Jazz de Montreux, Anna Von Hausswolff retient son souffle. Elle joue quelques notes d’une mélodie simple sur son orgue et il n’en faut pas plus pour que le public soit acquis à sa cause. L’expérience durera une heure. Si elle raconte des histoires sombres c’est pour mieux nous emporter dans un voyage hypnotique au milieu de la nuit, une sorte de rêve éveillé, une errance somnambulique pour quelques mélodies magnétiques. Aujourd’hui, le label Southern Lord sort un disque du live en question et je regrette déjà de ne pas avoir écouté cette musique sur scène.

Orgues liturgiques, rythmiques tribales, guitares électriques serpentines et voix psalmodiques : voici, pour l’essentiel, ce que l’on entend sur ces six morceaux qui sonnent comme un chemin de traverse d’une forêt ouverte sur l’horizon d’une pleine nuit. Anna Von Hausswolff est tour à tour en apesanteur, viscérale, solennelle, pop, ambiante. J’ai ressorti « Live at Montreux Jazz Festival » pour ce dimanche matin. D’habitude je n’accroche pas trop au disque de concert mais là, les émotions, les échos musicaux semblent à leurs combles pour cette musique habitée et ces sonorités électriques qui veulent soudainement remplir tout l’espace de mon salon.

Difficile d’isoler un titre sur une disque qui se doit d’être entendu d’une traite. Je garde quand même une petite préférence pour The Mysterious Vanishing Of Electra, ça doit venir de la guitare acoustique jouée avec intensité par Anna Von Hausswolff. Trois minutes avant la fin, le morceau semble s’arrêter avant de prendre une autre direction. Portée par une guitare électrique tourbeuse, elle enfonce le clou avec une voix impériale. Je ne serais pas surpris si avec cette ultime cavalcade que l’on entend sur les dernières secondes, les spectateurs ne soient pas soudainement plongés dans une sorte d’onirisme poignant. La marque des grandes artistes, sans aucun doute.

( ♫) Anna Von Hausswolff – The Mysterious Vanishing of Electra

Mathieu

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Les cordes de la guitare sont tendues, l’accordage est étrange et les percussions sont atonales. Au milieu de ce vacarme dissonant, Adrianne Lenker chante et se laisse emporter une fois de plus par la rythmique particulière du morceau. La porte s’ouvre doucement, Oso, le petit chien d’Adrianne, pointe le bout de sa truffe, lève la tête et lance un regard interrogateur. Elle rassure le petit pépère, « It’s Music, It’s Music, Oso ». Derrière la console d’enregistrement, James Krivchenia sourit. On garde la prise de Time Escaping pour ces moments inattendus. Un instant de plus sur « Dragon New Warm I Believe In You » qui porte en lui deux années de l’histoire de Big Thief.

On en est qu’à la première session et il y en aura quatre autres. Le groupe voyagera dans différents endroits, au gré des envies, des albums solos d’Adrianne Lenker et de Buck Meek, des inspirations musicales et des instruments joués à cœur perdu. Guitare acoustique pour une chanson intime, guitare électrique qui tente l’aventure vers un nouveau psychédélisme, boite à rythme par moment mais batterie solide comme chez ce bon vieux Neil, et puis une basse mélodique évoquant parfois celle de John Wesley Hardin, mon préféré du grand Bob. Big Thief joue avec les éléments de style du folk et nous parle le plus simplement possible du monde qui nous entoure et de ce qu’il vient de se passer depuis 2 ans. Le confinement, les ruptures, les amitiés, la haine qui monte, le retour à la nature et probablement plein d’autres choses que j’ai ratées. Ils nous livrent tout en vrac et on viendra piocher au hasard des 22 titres de ce double album quand l’envie se fera ressentir.

J’avais envie de vous parler ce matin de Spud Infinity. Le titre sonne comme un vieux bastringue, avec Adrianne Lenker qui me donne l’impression de chanter des paroles générées à partir de plusieurs titres de Dylan. Le frère d’Adrianne, Noah, est là aussi pour jouer de la guimbarde. Et puis finalement je me suis tourné vers Simulation Warm, superbe morceau qui a tout pour devenir un tube. Le texte est une fois de plus d’une infinie beauté, Adrianne joue d’une guitare acoustique qui tient le titre sur ces premières minutes avant qu’une basse mélodique ne vienne prendre le relais. La batterie porte le reste et la guitare électrique, d’abord discrète, s’incruste doucement avec quelques notes éclairées pour finir sur un solo à la fois boiteux et parfait. Que dire de plus après ça ?

( ♫) Big Thief – Simulation Warm

Mathieu

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Quelque part dans le studio d’enregistrement, Herman Blount sourit fièrement. Celui qui voyageait dans le cosmos nous incite à embarquer dans son vaisseau spatial pour écouter quelques notes de Moog et les instrumentations pyramidales de son Arkestra. Sun Ra a disparu en 1993 mais il continue encore de nous hanter à travers son œuvre intergalactique. Il faut ouvrir la pochette de « Space Is The Place », et tant d’autres vinyles, pour y découvrir Sun Ra et son costume extravagant. Aujourd’hui, les trois musiciens de Bitchin Bajas nous livrent huit reprises du maitre. Elles sonnent comme une orchestration modulaire qui se déploie aux confins de la Voie Lactée tel un mandala déliquescent.

Perdus dans leurs pensées fumeuses, Cooper Crain, Rob Frye et Daniel Quinlivan jouent sur des synthétiseurs analogiques, tapent sur des percussions primitives et soufflent dans une flute électronique (pour celles et ceux que ça intéresse, il s’agit d’une Akai EWI-4000s). Leurs hommages à Sun Ra, mais aussi à Wendy Carlos, virent à l’hypnose et nous plongent, un temps, dans une douce rêverie. Une force créatrice qui œuvre pour la bonne cause, les trois de Bitchin Bajas ont enregistré la K7 de « Switch On Ra » dans le but de reverser une partie des gains obtenus pour l’association The Prison + Neighborhood Arts/Education Project. C’est une partie de la Fondation Maeght que l’on retrouve ainsi projetée en zones carcérales.

Au cours de l’année 1956, Sun Ra enregistre A Call For All Demons. C’est le début de l’Arkestra, et le groupe est encore marqué par le Doo-Wop même si, par endroit, ce jazz commence à dévier de sa course pour regarder vers le futur. La basse se fait répétitive et le piano de Sun Ra rentre en collision avec le reste. Aujourd’hui, Bitchin Bayas tente de réécrire ce titre avec des claviers électroniques et une percussion à la complexité rythmique et contrapuntique assez saisissante. Quelque part dans le studio d’enregistrement, Herman Blount sourit fièrement.

( ♫) Bitchin Bajas – A Call For All Demons (Sun Ra cover)

Mathieu

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Revenons en plein cœur de l’année 2020, quelque part au Japon, dans un studio d’enregistrement rempli d’ampli de la marque Orange. Atsuo pose ses baguettes sur la caisse claire de sa batterie. Il regarde lentement le reste du groupe : Takeshi est assis avec sa guitare/basse double manche et Wata débranche le jack de sa Gibson noire. Boris a terminé son dernier album, « NO », et des bruits lointains grésillent encore dans la pièce. Onze morceaux à écouter comme un déluge de distorsion lancé à 100 à l’heure sur l’autoroute du bruit, de la fureur, du Doom-Metal et du punk. Un gros coup de colère saine en pleine crise sanitaire avant de passer à autre chose. Atsuo prend alors la parole : « baissons le volume de l’OR-120, rangeons les fuzz et composons quelques ballades crépusculaires ».

« W » est donc la conclusion calme et idéale de « NO », il faut d’ailleurs combiner ces deux titres pour obtenir le mot « NOW ». Une façon comme une autre de sortir de la pandémie avec neuf titres qui s’ouvrent sur les ambiances éthérées de I Want To Go to the side Where You Can Touch. Un contrepoint élégant qui nous projette loin de toute frénésie guitaristique, à l’exception peut être du très Sabbathien The Fallen et des dernières minutes de Old Projector où le trio joue une fois de plus avec les distorsions avant de tout couper en cours de route. Pour le reste, Wata chante calmement d’une voix noyée sous la reverb, entourée de guitares qui résonnent dans un long bourdonnement avant de disparaître inexorablement.

Voilà à peu près tout ce que l’on entendra sur Icelina : Atsuo et Wata qui jouent avec des synthétiseurs, des instruments électroniques, une guitare lointaine qui tente de s’extraire du mix avec deux accords joués en clair, une batterie qui tient discrètement le morceau. Pendant cinq minutes et quelques, Boris joue avec les fulgurances du shoegaze et de l’ambient avant de laisser la place à une basse prognathe sur Drowning by Numbers. Tout ceci est très beau et sonne comme un refuge pour les plus rêveurs d’entre nous.

( ♫) Boris – Icelina

Mathieu

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Depuis sa création en 1998, le label Kompakt fait office de figure de prou dans la techno minimale allemande. Toujours prolifique, Kompakt a créé quelques rendez-vous récurants que tout fan de musique apaisée se doit d’écouter. La compilation Pop Ambient en fait indéniablement partie. Créée en 2001 pour partager à ces auditeurs quelques rares morceaux ambiants, on y découvre à chaque fois un drone, un sample, une boucle mélodique aux vertus reposantes qui nous laissent toujours plus de place pour apprécier l’instant présent.

Si Coiling nous accueille doucement avec un petit air de guitare, Cromo 6 et Kari, au contraire, jouent avec les bourdonnements et les modulations des synthétiseurs afin de nous installer confortablement dans une sorte de bulle intemporelle. Enregistrements électroacoustiques, nappes lointaines et, parfois, une voix spatiale : cette musique est à la fois faite de peu de choses et parfaitement orchestrée, elle occupe tout l’espace comme elle peut passer en second plan, elle s’écoute activement mais aussi d’une oreille distraite. Comme à son habitude, la compilation Pop Ambient porte en elle tous ses paradoxes, être à la fois fonctionnelle et d’une beauté rare pour les plus impliqués.

Enrichi de field-recording et de basses moelleuses, composé de clavier et de petites phrases de guitare, le morceau Muttorkorn enregistré par Triola convient parfaitement avec le ciel ensoleillé de cette fin de mois de Janvier. On entend quelques oiseaux et deux personnes qui discutent sur les derniers instants de cette plage musicale habitée. Saluons à sa juste valeur cette nouvelle playlist de Wolfgang Voigt, elle vient enrichir l’espace de notre quotidien avec des sonorités intemporelles.

( ♫) Triola – Muttorkorn

Mathieu

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Les mancuniens de Gnod se sont jamais en reste lorsqu’il s’agit d’allier engagement politique et radicalisme. Une guérilla sonore enregistrée en réaction à la violence de notre monde rejaillit dans leur musique, plaçant ainsi le groupe dans une catégorie à la fois peu agréable et hautement écoutable. C’est ainsi, du moins par rapport à certains autres groupes punk-rock plus accessibles comme, allez, Idles. Et loin de moi l’idée de dénigrer le quintette de Bristol, ils ont leur utilité en essayant d’incarner une étrange rébellion du milieu, mais Gnod c’est différent. Gnod perdure dans la destruction méthodique de nos tympans, de notre confort petit-bourgeois, et cela depuis un peu plus de dix ans. Ils sont revenus il y a trois mois avec un disque, « La Mort Du Sens », on est encore au mois de Janvier 2022, et je finis toujours d’écouter 2021.

Batterie cognée avec la ferveur du tirailleur en première ligne, lignes de basse débitées au marteau-pilon, gorge déchirée par les hurlements, Field-recordings désincarnés, riffs de guitare saturés de fuzz, joués sur des amplis dissonants : on entendra guère plus d’éléments de style sur les cinq morceaux de « La Mort Du Sens ». Il est même possible que vous finissiez au bord de l’épuisement physique après une écoute fiévreuse des 12 minutes et quelque du conclusif Giro Day. Il faut choisir le bon moment pour se plonger dans « La Mort Du Sens », et il ne faudrait pas que cette intensité devienne comme ce café froid bu un lundi matin, sans effet malgré son amertume.

Plus resserré, probablement enregistré en une prise dans vieux studio à Salford, agrémenté d’un bidouillage électronique à la maison lors d’un énième confinement, Pink Champagne Blues fait malgré tout son petit effet en tant que rock furibard lancé à 100 km/h sur l’autoroute de la distorsion. Les notes grésillent dans un chaos presque total, vomissant frustration et misanthropie. J’éviterais d’écouter ce disque un dimanche soir, si j’étais vous.

( ♫) Gnod – Pink Champagne Blues

Mathieu

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Will Oldham et Bill Callahan peuvent être de sacrés déconneurs. Avec l’âge, nos sombres baldaquins folks sont devenus plus joueurs et lorgnent de temps en temps du côté de la pop la plus évidente. Tenez, par exemple, Wish You Were Gay de Billie Eilish, parce que, bon, il faut bien être à l’écoute de la jeunesse. On peut retrouver ce titre parmi tant d’autres sur « Blind Date Party », un disque de 19 reprises que j’ai failli loupé à sa sortie au mois de décembre. La preuve, indéniable, que Bill Callahan & Bonnie ‘Prince’ Billy savent à peu près tout jouer en prenant les choses légères le plus sérieusement possible.

Oui, tout n’est pas inoubliable dans ce disque, mais tout n’est pas désagréable non plus. Tenez, il y a ce OD’d In Denver – une cover de Hank Williams Jr avec un Matt Sweeney en guest impérial – juste porté par une guitare acoustique et un beat électronique assez minimaliste. Bill s’efface derrière Will sur une reprise de lui-même avec ce Our Anniversary devenu subitement très électrique sous l’assaut des guitares fumantes de Dead Rider. Puis c’est au tour de Will de laisser la place à Bill pour un Arise, Therefore déglingué par les arrangements foutraques de Ben Chasny. Ah oui, il faut savoir aussi que tous les artistes de Drag City (Meg Baird, Ty Segall, David Pajo, David Grubbs …) sont de la partie, « Blind Date Party » a été composé en plein confinement, pour tuer l’ennui.

Il probable que vous préfériez ignorer poliment ce disque de reprises et je comprendrais, j’ai failli faire de même. Mais ça, c’était avant d’écouter l’immense réinterprétation du The Wild Kindness de l’inoubliable David Berman. C’est probablement la perle cachée de « Blind Date Party ». Soudainement, Bill, Will, Cassie Berman et quasiment tout le label Drag City rendent hommage à leur ami défunt. On verse une petite larme et on dépoussière « American Water ». Et rien que pour ça, je lève mon verre à Bill Callahan & Bonnie ‘Prince’ Billy.

( ♫) Bill Callahan & Bonnie ‘Prince’ Billy – The Wild Kindness (Silver Jews cover)

Mathieu

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Valentina Magaletti pose ses baguettes et regarde Tom Relleen, concentré derrière ses claviers. Ils enregistrent le dernier album de TOMAGA dans le « bunker » de Tom, son home-studio. Les concerts ne viendront pas mais les compositions sont bonnes. Tom décédera en août 2020 et « Intimate Immensity » sortira finalement 6 mois plus tard. A ce moment là, nous sommes encore coincés à la maison, j’ai besoin d’espace et de musique facile. Je passe une fois de plus à côté de cette merveille atmosphérique. Nous sommes au mois de Janvier et je rattrape encore les grands disques que je n’ai pas pris le temps d’écouter l’année dernière.

Les percussions fractales de Valentina Magaletti finissent par prendre la forme d’un mandala dont on ne perçoit pas immédiatement les contours. Tom Relleen joue des lignes mélodiques simples sur un synthétiseur et la basse, toujours là, fidèle au poste, tient la barre sur cette rythmique sérielle. On entend tout ça sur les dix morceaux instrumentaux – avec quelques voix par moment, celles de Cathy Lucas et Martin Tomlinson – de « Intimate Immensity », un garage que l’on pourrait croire hermétique, mais ce n’est jamais le cas. Car l’évidence saute aux oreilles, il y a dans cette musique simple suffisamment d’espaces sonores pour s’y aventurer tranquillement à chaque écoute.

La pluie s’abat sur la ville et j’entrevois un nouvel après midi à trainer dans mon salon. J’écoute une fois de plus Intimate Immensity, le titre éponyme du nom de l’album. Une bien belle conclusion où, justement, les longues notes jouées au clavier donnent tout l’espace qu’il faut pour l’auditeur. Une ligne mélodique teintée d’espoir, portée par une basse qui finit presqu’à bout de souffle et une batterie précise, calme, rigoureuse. Quatre minutes et quelques qui orchestrent un monde à la fois immense et microscopique.

( ♫) TOMAGA – Intimate Immensity

Mathieu

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Nous sommes à la fin de l’année 2020, Raoul Vignal pose enfin son sac à l’entrée d’une maison dans le Beaujolais. Lui qui avait quitté Lyon pour Berlin, puis Paris, c’est la fin de plusieurs voyages et le retour dans sa région natale. Une période propice pour composer un disque. C’est presque sans contrainte que Raoul Vignal sort sa guitare folk pour enregistrer calmement, à la maison, certains de ses plus beaux titres. L’album, « Years in Marble », est sorti à la fin du mois de mai 2021 et je m’en veux encore de ne pas avoir pris le temps de l’écouter. Le mois de Janvier est toujours propice au rattrapage.

Du post-blues ténébreux, des riffs qui vous plombent les tympans et des morceaux instrumentaux qui s’étirent sur une dizaine de minutes : je viens de terminer « Anabasis » où l’on peut entendre Raoul Vignal jouer avec une guitare baryton. Un déluge d’électricité, un contrepoint au folk lumineux de Raoul Vignal où les cordes pincées nous réchauffent tranquillement et les arpèges trainent dans le jardin avec les derniers rayons de soleil du printemps. On connaissait déjà tout ça par cœur avec « Oak Leaf » et « The Silver Veil » mais les arrangements bruts de « Years in Marble » nous apportent aujourd’hui quelques souvenirs de voyages lointains.

Un rayon de soleil s’immisce entre les nuages et j’écoute de nouveau Summer Sigh. On y découvre une basse tranquille, une batterie précise et deux notes de synthé qui accompagnent comme jamais cette guitare en bois. La voix feutrée de Raoul Vignal invoque les spectres du folk anglais des années 70, celui que l’on trouve, entre autre, sur les disques produits par Joe Boyd. Une ballade d’entre deux saisons qui a le mérite de me redonner juste ce qu’il faut de réconfort pour attaquer l’année.

( ♫) Raoul Vignal – Summer Sigh

Mathieu

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J’étais presque tenté de vous remettre le bilan de l’année 2020, avant de me raviser. Même si on approche de l’année 2022, j’ai toujours l’impression d’être encore deux ans en arrière.

En 2021, comme en 2020, j’ai pu assister à quatre concerts malgré la crise sanitaire. Deux avec ma fille qui a suivi assidument les passages sur scène de l’artiste Bleu Reine, et deux où j’ai eu l’impression de retrouver un semblant de vie sociale en voyant Etienne Jaumet, Fabrizio Rat, Lael Neale et Gabriels. Quelques rares instants en lévitation qui m’auront permis d’oublier un temps les bruits sombres du monde qui s’agite bêtement autour de nous.

En 2021, comme en 2020, je me suis réfugié dans les derniers disques rocks de Squid, Kiwi Jr, Mary Bell, Dinosaur Jr, Chris Brokaw, Black Midi, Godspeed You! Black Emperor et Deerhoof, j’ai écouté au calme les guitares boisées de Johanna Samuels, Kings Of Convenience, The Body & Big Brave, Lou Barlow, Matt Lajoie, Steve Gunn et Ryley Walker, j’ai traversé les mélodies sombres de Matt Sweeney & Bonnie ‘Prince’ Billy, Arab Strap, Circuit Des Yeux, Low, Mendelson, et Suuns, j’ai détruit mes tympans avec Year Of No Light, Wolves In The Throne Room, Birds Of Maya et Divide and Disolve avant de les soigner avec Grouper, Ben Chasny et Steven R. Smith. Mais tout ça ne vaudra pas « Promises » de Floating Points & Pharoah Sanders, point d’orgue et très grand disque de l’année qui restera à jamais dans un coin de mon cerveau.

2021 se termine et je ralentis l’activité jusqu’à l’année 2022 qui s’annonce déjà particulièrement salée. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas écouter d’une seule traite un petit mix, en MP3, à l’ancienne. Ca ne changera pas la face du monde mais c’est probablement parce qu’on y croit encore un petit peu que l’on se replongera dans cette musique qui fait taper des pieds, hocher la tête et nous rassure d’être encore là avec trois accords de guitare.

( ♫) Porta’s (Des Temps Extraordinaires) – Circuit des Yeux (Vanishing) – King Of Convenience (Rocky Trail) – Mdou Moctar (Afrique Victime) – Deerhoof (Scarcity is Manufactured) – The Body & Big Black (Oh Sinner) – Kiwi Jr (Guilty Party) – Arab Strap (The Turning of Our Bones) – Squid (Pamplets) – Matt Sweeney & Bonnie ‘Prince Billy’ (Hall of Death)

Mathieu

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Nous sommes en 1996. Geoff Farina, Eamonn Vitt et Gavin McCarthy finissent d’enregistrer Caffeine or Me ?. Le morceau s’approche des 6 minutes fatidiques. Le trio ralentit le tempo pour s’aventurer vers une sorte de rock qui saboterait un temps ces influences punks par des constructions plus complexes. Ça s’approche du jazz. Les musiciens de Karate en ont techniquement les moyens. Ils partent dans cette direction pour conclure leur premier album. Il faut entendre ce titre sur leur dernier live, joué en 2005 à Leuven, en Belgique, et compilé sur « 595 ». Karate improvise avant de tirer un trait sur sa carrière. Après, il faudra attendre quinze ans et un label comme Numero Group pour rééditer une partie obscure de ce rock indépendant.

Chez Karate, les guitares ne restent jamais très longtemps saturées, elles nous jouent très rapidement leurs petites lignes mélodiques tristounettes. La basse est prognathe. Elle progresse lentement pour soutenir les rythmes éparpillés de la batterie. Geoff Farina crie dans son micro jusqu’à s’écorcher les cordes vocales. Il semble de mauvaise humeur, comme coincé entre les invectives du punk et les climats brumeux du post-rock. Dès Gasoline et son « Hey Sugar ! » interrogateur, Karate fait bouger les lignes de son rock asymétrique avant de laisser la place à une basse vibrante sur If You Can Hold Your Breath .

Avec sa fulgurance électrique, toujours au bord du sur-régime, et ses changements de rythmes intempestifs, Trophy pousse Karate vers ses derniers paradoxes. Une énigme pour ceux écouteront ce mélange de slowcore et de punk dont les compositions tentent quelques incursions vers le jazz. Geoff Farina questionne l’auditeur avant de passer à autre chose comme les mélodies pensives de What Is Sleep ? Un point d’orgue insaisissable et ce n’est probablement pas un hasard si je réécoute ce titre au petit matin.

( ♫) Karate – What Is Sleep ?

Mathieu

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C’était le vendredi 19 Novembre et je suis arrivé au Café de la Danse juste à temps pour voir le concert de Lael Neale. Un clavier, un guitariste qui vient de temps en temps poser quelques accords Velvetiens, et nous au milieu de la salle, en lévitation à l’écoute de la voix de Lael Neale. Elle était venue jouer sa musique discrète dans le cadre du Pitchfork Avant Garde Festival qui devait se dérouler dans la plupart des salles de concerts situées autour de Bastille. La foule, les arrangements simples de la chanteuse et la suite du programme (la soul habitée de Gabriels), il ne m’en fallait pas plus que je reste ici malgré l’envie de naviguer dans tout le quartier.

Le lendemain, je suis allé écouté « Acquainted with Night ». Je m’attendais à retrouver ces airs de folk-rock ambiants, dont les atours m’ont parfois rappelés les volutes enfumées de Peter Kember et Jason Pierce. J’y ai plutôt entendu une poignée de titres, à la fois beaux et émouvants, dont le charme lo-fi reste dans nos mémoires. Une boite à rythme discrète s’installe un temps sur Every Star Shivers in the Dark donnant ainsi l’impression d’entendre une chanson pop éthérée, de celle qu’on écoute le dimanche matin en restant sous la couette. Même composition avec Some Sunny Day où une guitare claire vient à point nommé pour nous sortir, justement, de chez nous.

Avec Blue Vein, Lael Neale nous joue une sorte de blues cagneux avec sa guitare. L’Omnichord exécute une petite mélodie sombre et fait un long détour vers une Amérique un peu paumée, de celle qui abandonne une campagne perdue en Virginie pour partir vers la chaleur urbaine de Los Angeles. J’écoute cette dream-pop enregistrée sur un magnétophone 4-pistes en repensant à cette soirée au Café de la Danse. Un concert plein de grâce qu’il faudra garder dans un coin de l’esprit avant de reprendre le cours de sa vie.

( ♫) Lael Neale – Blue Vein

Mathieu

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Je me suis d’abord demandé si je n’avais pas loupé 15 disques de Ben Chasny en découvrant « The Intimate Landscape ». L’album sort seulement trois mois après les effusions guitaristiques de « The Veiled Sea », et après vérification, me voilà rassuré, je n’ai pas raté beaucoup de choses. Ben Chasny continue de s’exprimer au gré des humeurs, la guitare étant pour lui une sorte d’exutoire, une prolongation de son esprit torturé. Il éteint aujourd’hui l’ampli à lampes pour jouer en acoustique et enregistrer « The Intimate Landscape ». Un appel à l’introspection que j’écoute avec attention depuis quelques soirées, sans oublier de prendre une tisane avant d’aller au lit, bien évidemment.

Les premières notes de The Many Faces of Stone donnent la tonalité du disque : arpèges cristallins, accordages ouverts et finger-pickings de rigueur. Ben Chasny nous donne de quoi se réchauffer pour l’hiver avec ces cordes pincées, évoquant un voyage dans les décors lumineux d’un horizon sombre. On se laisse hanter par ces fantômes qui trainent dans la pénombre avant de réchauffer nos cœur sur une progression d’accords de guitare. Un vieux synthétiseur s’invite parfois au détour de ces ambiances boisées. L’économie des compositions n’empêche pas Ben Chasny d’invoquer les spectres du psychédélisme dans cette bande son imaginaire.

La nuit tombe sans prévenir et il n’y a plus un bruit dehors. J’allume une petite lumière dans le salon et je remets mon casque sur les oreilles. Apprécions un temps cette musique, accueillons comme il se doit « The Intimate Landscape » et son folk ambiant, car Ben Chasny est probablement reparti vers d’autres paysages fantasmagoriques. Probablement en rebranchant l’ampli à lampes de sa guitare électrique.

( ♫) Ben Chasny – Last Night To Use The Telescope

Mathieu

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